Le Délivré
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16 mars 2012  par Eric Bouchard

L’incalculable Moebius

La bande dessinée vit un de ses plus terribles deuils, alors que le 10 mars, Jean Giraud décédait à 73 ans des suites d’un cancer lymphatique. Car, il faut le dire, ce dessinateur avait acquis un statut de dieu vivant de la bande dessinée : si Jean Giraud, c’est d’abord Blueberry, classiques d’entre les classiques de la saga western, c’est aussi surtout – pour ceux qui ont rencontré cette œuvre – Moebius, son double, grande divinité du dessin. Rarissimes sont les artistes à avoir exercé une telle influence de leur vivant, le créateur d’Arzach et du Major Grubert ayant nourri le style d’innombrables dessinateurs, en plus d’avoir laissé une empreinte indélébile dans l’imaginaire de plusieurs générations de lecteurs. Mais d’autant plus rarissimes sont les auteurs de bande dessinée à être demeurés en éveil, à avoir cultivé le souci de se réinventer jusqu’à la toute fin de leur vie.

Déjà, un concert d’hommages et de louanges a commencé à résonner sur la Toile, alors que la nouvelle tombée samedi matin dernier a eu l’effet d’une bombe. Le cœur lourd, on ne put s’empêcher de réprimer un sanglot ; pour nous, un tel démiurge ne pouvait qu’être immortel. Car Moebius avait véritablement réussi à entraîner ses lecteurs dans une autre dimension graphique : en effet, rencontrer le dessin de ce grand chaman, c’est rencontrer une philosophie du dessin en soi ; le trait, fourmillant, automatique, toujours inspiré, s’accomplit comme en transe, avec laquelle le lecteur entre en résonance.

Moebius a défriché une esthétique – voire une idéologie – de l’improvisation libre, au sein d’une discipline artistique fonctionnant au contraire sur la construction ordonnée, la répétition. Oui, la bande dessinée est un processus artistique « encombré » d’un bégaiement étapes successives : pour réaliser une planche, scénario, découpage, esquisse, crayonné puis encrage viennent enchaîner le dessinateur à une dynamique de progression dans la reprise. Moebius, lui, a eu l’audace, avec Le garage hermétique, notamment, de se lancer, comme un funambule sans filet, dans une improvisation totale court-circuitant toutes ces étapes : la bande dessinée, créée directement à l’encre sans intention préalable, est entraînée par sa propre logique, d’une formidable complexité. Et le lecteur assiste alors au musement d’une intelligence artistique en action, à la déambulation d’un artiste dans son propre imaginaire, qui choisit de s’attarder longuement ou de courir à perdre haleine, d’une case à l’autre, au gré des soubresauts de sa plume.

Personnellement, l’un des jalons les plus importants de mon parcours de lecteur de bandes dessinées est sans contredit ma découverte de L’incal à la bibliothèque de mon cégep, expérience-pivot qui donna une franche impulsion à ma relation avec ce médium qui se trouvait depuis quelques années en jachère, alors qu’il n’y avait pas eu grand chose de neuf sous le radar après la bande dessinée jeunesse, Gotlib et la revue Croc. Ainsi, à un âge où l’esprit est très perméable aux nouvelles influences, cette véritable première incursion dans la bande dessinée adulte allait causer tout un choc : imaginaire débridé, fiction anticipatoire délirante, intensité graphique saisissante. L’incal, œuvre elle aussi improvisée (avec ce grand ésotérique d’Alessandro Jodorowsky, avant que celui-ci ne finisse par devenir scénariste-radoteur-en-chef aux Humanos), a par ailleurs influencé, en plus de bon nombre de réalisateurs parmi lesquels Ridley Scott, James Cameron ou Luc Besson, une cohorte de dessinateurs : des Européens, Enki Bilal en tête, mais aussi des auteurs de comics américains, des Italiens comme Milo Manara, plusieurs Japonais (Hayao Miyazaki, Katsuhiro Ōtomo, Jirō Taniguchi, Taiyō Matsumoto), etc. Même au Québec, il demeure une inspiration chez de talentueux dessinateurs, pensons notamment à Carlos Santos et son récent Raïo que te parta (éditions Trip).

Cependant, pour ces quelques auteurs qui ont trouvé leur voie à partir de l’influence de Moebius, d’innombrables autres n’auront cherché qu’à l’imiter. Paradoxe maintes fois souligné : Moebius dessinait à partir du monde ou de son imaginaire ; quantité de ses émules dessinent d’après Moebius. Le dessin de Moebius transpire l’intelligence ; celui de ses suiveurs ne tente tant bien que mal que de restituer celui du maître en une juxtaposition de mauvais tics figés.

À des années-lumière de ses clones, et c’est sans doute là ce qui fait que sa disparition suscite cette tristesse infinie, Moebius a toujours évolué, et évoluait encore, toujours mouvant, en alerte, à 70 ans passés. Alors que d’autres n’en finissent plus de radoter et de se fossiliser avec l’âge, Jean Giraud cultivait avec son identité moebiusienne une verdeur, une éternelle jouvence artistique, dessinant encore avec l’énergie d’un adolescent. L’auteur avait lui-même affirmé en entrevue que son dessin, tel un système pulmonaire, éprouvait un besoin viscéral de « respiration », en de vastes cycles allant de l’hypercomplification à la totale épuration, et vice-versa.

Ces dernières années, délaissant toute prétention commerciale, il entreprend Inside Moebius, série de carnets dans lesquels cet autre « vieux fou de dessin » se donne un nouvel espace de liberté, journal de création en forme de dialogue avec les personnages de son œuvre. Et ne passons pas outre la suite aussi improbable qu’éblouissante qu’il a offerte à Arzach en 2010 ; presque 35 ans plus tard, Moebius reprend son œuvre la plus emblématique, celle qui pourrait presque se targuer d’avoir à la fois lancé la bande dessinée muette moderne et le travail en couleurs directes, et lui offre un digne prolongement : trait savamment maîtrisé, mouvement constant des cadrages et des compositions, ambiances puissantes, ton introspectif, et démarche totalement intégrée de la couleur, qui envahit tout l’espace tabulaire.

J’ai eu l’occasion de le « rencontrer » une fois, à 21 ans, au Festival de la bande dessinée de Québec de 1998. Au milieu d’une file d’amateurs de Blueberry, timide initié, je tenais contre moi l’intégrale de L’incal comme un trésor. C’était la première fois que j’allais quémander une dédicace, et, le cœur battant, je me sentais aussi fébrile et intimidé qu’un petit catholique à qui l’on accorde une audience papale. Devant lui, je ne réussis qu’à baragouiner une révérence maladroite, tandis qu’il se plia, bon prince, à faire plaisir à un pauvre jeunot tout morveux, exécutant avec une acuité déconcertante – sans même lever une fois son crayon, qui courait sans hésitation aucune sur la page de garde du précieux bouquin – le profil emblématique et parfait de John Difool.

Merci, Monsieur Moebius, d’avoir été un créateur si vibrant, inspirant et inspiré, d’avoir poursuivi votre quête, conservé votre intégrité artistique, jusqu’à la toute fin. Merci de nous avoir entraînés dans cette transe dessinée.

* * *

Bibliographie partielle
Arzach, rééd. 2011, Les Humanoïdes associés, 56 p., 9782731623765*
L’incal (6 tomes et éd. intégrale), rééd. 2011, Les Humanoïdes associés, 48 p. ch., 9782731623437*
Le garage hermétique, rééd. 2011, Les Humanoïdes associés, 120 p., 9782731623789*
Le monde d’Edena (6 tomes), rééd. 2001, Casterman, 62 p. ch., 9782203345201*
Inside Moebius (6 tomes), 2004-2010, Stardom, 95 p. ch., 9782908766417*
Arzak : L’arpenteur, 2010, Glénat, 80 p., 9782908766585*

Son autobiographie
Moebius-Giraud : Histoire de mon double, 1999, Éditions 1, 300 p., 9782863918357*

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Un commentaire à cet article

  1. David Monté dit :

    Superbe texte M. Bouchard, à la hauteur de l’homme!! Bravo!

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