Le Délivré
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24 février 2012  par Eric Bouchard

Les héritiers de Corto

Si Hergé est reconnu pour être le fondateur de la « ligne claire », et qu’en cela plusieurs générations de dessinateurs se sont réclamés de cette influence, que ce soit à l’intérieur de l’« école » du Journal de Tintin (Jacobs, Martin, Vandersteen, etc.), a posteriori dans les années 80, lorsqu’une nouvelle génération s’est réapproprié ce style pour le pasticher (Joost Swarte, Yves Chaland, Floc’h, Ted Benoît, etc.), et de manière plus large aujourd’hui, alors que même des collections sont conçues pour s’inscrire directement dans cette filiation (par exemple « Calandre » chez Paquet, calibrée sur mesure pour les hergéophiles monomanes de l’automobile, fait d’une pierre deux coups), la filiation ne se dessine pas de manière aussi directe et explicite chez Hugo Pratt, cet autre géant du 9e art.

En effet, si le créateur de Corto Maltese est reconnu par les historiens de la bande dessinée pour avoir été le précurseur du roman graphique en Europe avec La ballade de la mer salée, long récit en noir et blanc dont la publication en album en 1975 défonçait largement les standards de pagination en vigueur, son influence stylistique et thématique, pourtant marquante, se fait plus discrète. Contrairement au père de Tintin, qui a mis en place une grammaire graphique immédiatement reconnaissable, Hugo Pratt, lui-même héritier du maître américain de l’encrage Milton Caniff, a usé d’une pratique plus suggestive, jouant d’une part efficacement d’un style économe faisant la part belle au noir et blanc, et cultivant d’autre part une prédilection pour des récits célébrant les liens entre mythe et histoire, le voyage initiatique, le romantisme et l’ésotérisme : « si la légende est plus belle que la réalité, mieux vaut imprimer la légende », se plaisait à dire la grand dessinateur italien. Mais bien que Pratt ait contribué à son avènement, on ne pourrait imputer à lui seul le phénomène conjoncturel complexe de la naissance du roman graphique ; où reconnaîtrait-on alors son influence ?

Des références inspirantes

La génération des auteurs de la « Nouvelle Bande dessinée », telle qu’étiquetée par Hugues Dayez dans l’indispensable ouvrage du même nom paru en 2002, ne cache pas sa fascination éprouvée à lecture de Corto Maltese ainsi qu’une certaine inspiration graphique – cette économie de moyens, ce dessin-écriture, patent chez des auteurs comme Joann Sfar ou David B, où c’est le support à la narration plutôt que la « belle image » qui est recherché. Chez Sfar, si on retrouve cette inspiration dans la liberté du trait et les thématiques de « cabbales, passages secrets et formules magiques », chez l’auteur de l’Ascension du haut-mal, on le voit de plus dans une fascination explicite pour le symbole, dimension graphique omniprésente dans des albums comme Fable de Venise ou chez Pratt.

À Dayez, David B. raconte son émerveillement, adolescent, devant une séquence de l’épisode Vaudou pour le président (dans Toujours un peu plus loin), où la révolte d’une population est exprimée en quelques cases mettant efficacement l’émotion en valeur. Mais dans son Journal d’Italie, Beauchard, marchant sur le traces de Corto, nous convie notamment à une promenade au gré des venelles du ghetto juif vénitien, lors de laquelle il affirme lui-même « parcourir les décors » de L’ange à la fenêtre d’Orient et bien sûr de Fable de Venise, tout en nous entretenant de sociétés secrètes, de rêves et de références littéraires, thèmes chers à Pratt s’il en est.

Hériter d’un alchimiste ?

Qui pourrait reprendre ce joyau de la bande dessinée qu’est Corto Maltese ? On entend parler depuis quelques années déjà d’une reprise de la série par Lele Vianello, l’ancien assistant de Pratt, type de passation qu’on rencontre souvent dans l’univers du 9e art. Mais d’autres auteurs d’un héritage moins direct (on se souvient que Pierre Wazem s’était essayé à la reprise d’une autre série du père de Corto, Les scorpions du désert, il y a quelques années) pourraient aussi le faire en raison de leur sensibilité toute prattienne.

On sait que Corto est souvent à la recherche d’un trésor mythique : celui du roi perse Cyrus II ou d’Alexandre le grand, l’Eldorado, etc. En lisant par exemple Le legs de l’alchimiste de Tanquerelle (puis Benjamin Bachelier) et Hubert, on sent que l’attrait pour la mythologie et les pouvoirs occultes, à la lisière de la légende et de la réalité – ici, l’anneau de l’Ouroboros, symbole de l’éternité –, a fait des émules…

De Mû à l’Atlantide

Néanmoins, l’héritier le plus inattendu mais sans doute le plus convaincant de Corto Maltese se trouve assurément… au Japon !

« Car, alors, on pouvait traverser cet océan. Il s’y trouvait en effet une île, au-delà du détroit de Gibraltar, que vous appelez dans votre langue ‘‘les colonnes d’Hercule’’ […] Or, dans cette île Atlantide, des rois avaient formé une grande et merveilleuse puissance qui dominait l’île entière […] Ils étaient maître de la Lybie jusqu’à l’Égypte, et de l’Europe jusqu’à la Tyrrhénie. […] Mais, dans les temps qui suivirent, eurent lieu de grands tremblements de terre, des inondations […] L’île Atlantide disparut sous la mer. »

On peut sourire devant cet extrait, considérable avec raison comme l’affabulation d’un illuminé. Mais on mettra ses certitudes en doute en découvrant qu’il provient du Timée, premier ouvrage encyclopédique grec à s’être rendu jusqu’à nous, écrit par nul autre que… Platon. Pour un archéologue, quelle peut être le degré de validité des informations présentes dans un tel texte ? Leur éventuelle vérité peut-elle constituer un motif suffisant pour animer la quête de toute une vie ? Heinrich Schliemann, pionnier de l’archéologie grecque, n’a-t-il pas découvert le site de la légendaire ville de Troie à partir des vers d’Homère, bien que cette découverte ait été contestée ?

Dans la captivante série Dossier A. d’Osamu Uoto et Garaku Toshusai, c’est précisément ce qui arrivera à l’archéologue Shuzo Iriya. Renié par ses collègues pour sa thèse polémique sur la tombe du Roi Arthur, celui-ci s’est recyclé en devenant propriétaire d’une boutique d’antiquités. Cependant, une rencontre opportune motivera cet homme qu’on croyait désillusionné à entreprendre un voyage à la découverte du célèbre continent perdu, une véritable enquête de fond à travers les replis cachés de l’histoire des civilisations mésopotamiennes. Et même après 11 tomes, cette série japonaise réussit encore au-delà de toute espérance à entraîner le lecteur toujours plus profondément au cœur de ce mystère plusieurs fois millénaire, notamment grâce à une solide galerie de personnages secondaires (on reconnaît bien là le talent de feuilletoniste des mangakas), mais aussi en raison de l’argumentation documentaire fouillée de l’archéologue Iriya. Car la réflexion que mène ce dernier pour résoudre l’énigme s’appuie sur la mise en relation de traces culturelles étalées de la Perse à la Berbérie, dénichées à travers l’histoire ou la littérature de ces civilisations. Une quête proprement ensorcelante !

Encore une fois, on serait en droit de croire que tout cela n’est que poursuite de chimères ou rêve dangereusement éveillé. Quoi qu’il en soit, Corto Maltese, qui, lui, s’est rendu jusqu’aux portes du pays de Mû, aurait sûrement reconnu en Shuzo Iriya un frère, un compagnon de route.

* * *

Corto Maltese : La ballade de la mer salée, rééd. 2012 à paraître, Hugo Pratt, Casterman, 168 p., 9782203033542*
Corto Maltese : Toujours un peu plus loin, Hugo Pratt, rééd. 2011, Casterman, 116 p., 9782203033566*
Corto Maltese : Fable de Venise, Hugo Pratt, rééd. 2011, Casterman, 62 p., 9782203033658*
Corto Maltese : Mû : La cité perdue, rééd. 2012 à paraître, Hugo Pratt, Casterman, 176 p., 9782203033634*
Journal d’Italie, t. 1 : Trieste-Bologne, David B., Delcourt, coll. « Shampoing », 150 p., 9782756009315*
Le legs de l’alchimiste (Intégrale), Tanquerelle (puis Benjamin Bachelier) et Hubert, 2010, Glénat, 247 p., 9782723479806*
Dossier A. (11 t. parus), Osamu Uoto et Garaku Toshusai, 2009-…, Delcourt, env. 220 p. ch., 9782756018447*

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2 commentaires à cet article

  1. S. Pratt dit :

    Très bel article et intéressant…merci

  2. Eric Bouchard Eric Bouchard dit :

    C’est moi qui suis heureux et flatté de recevoir votre compliment, Madame Pratt ! Merci à vous.

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