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9 mai 2012  par nos libraires BD

Bandes dessinées : la crème d’avril

Comme à chaque mois, notre équipe de libraires spécialisés en bandes dessinées passe en revue l’ensemble de l’effarante production du mois écoulé pour en repérer les nouveautés incontournables. Voici un aperçu de ces récits complets et autres premiers tomes, question d’aiguiser votre appétit livresque…

Olympe de Gouges, Catel et José-Louis Bocquet, 2012, Casterman, coll. « Écritures », 487 p., 9782203031777*

En 31 tableaux, Catel et Bocquet nous brossent le portrait de Marie Gouze, dite Olympe de Gouges, fille illégitime d’un marquis dramaturge ayant eu des démêlés avec Voltaire. Son amour de la littérature l’amènera d’ailleurs à élever son fils selon les préceptes de Jean-Jacques Rousseau et la poussera à écrire une pièce anti-esclavagiste qui fera scandale. Femme de combat, elle publiera d’ailleurs une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne en 1791, mais sera mise au ban de la société par les hautes instances de la Révolution. Par la force de ses dialogues et son rythme fluide, cette biographie est somme toute facile d’approche. Elle est toutefois étayée d’un appareil documentaire et d’une bibliographie qui permettent d’explorer plus à fond l’univers de cette femme d’exception. Avec un trait simple et une attention toute particulière au détail des vêtements et des accessoires, Catel privilégie une approche intimiste, mais n’hésite pas à utiliser de pleines pages lors de scènes dramatiques. (RSH)

20 ans ferme, Nicoby et Sylvain Ricard, 2012, Futuropolis, 97 p., 9782754805865*

Après un braquage de banque, Milan est arrêté ; il a vingt ans, il en prend pour vingt ans. Cependant, cette peine est-elle bien « utile » lorsque, derrière les barreaux, on ne cherche pas à reconstruire les criminels, mais plutôt à les détruire, leur ordinaire tournant autour d’ incessantes brimades, provocations, violences et autres enfermements au « quartier disciplinaire » ? Sauf que Milan a décidé qu’il ne se laisserait pas faire ; selon lui, « c’est la résignation qui tue l’individu ». Basée sur une histoire vraie, cette fiction documentaire, où le pinceau alerte de Nicoby entraîne le lecteur dans un récit cru et sans temps mort, soulève un questionnement éthique fondamental en rendant compte des impasses du système carcéral actuel. Si le récit de prison, un genre en soi, nous a donné des histoires saisissantes, la réalité ici décrite, autrement plus dérangeante, souligne l’urgence d’une prise de conscience collective quant aux coûts sociaux d’une incarcération n’ayant d’autre finalité qu’elle-même. (EB)

Thermae Romae, t.1, Mari Yamazaki, 2012, Sakka, 137 p., 9782203049093*

Lucius Modestus, architecte romain assez quelconque, découvre malgé lui un passage temporel le faisant émerger dans des bains thermaux japonais modernes. Il en rapportera de nombreuses idées qui le rendront célèbre auprès de l’empereur Hadrien, à qui ces bains nouveaux et merveilleux rendront autant la santé que de très nombreux autres services. Manga-événement récompensé de plusieurs prix, Thermae Romae nous plonge sans cesse d’une époque et d’un bain à l’autre, avec beaucoup d’humour et d’informations sur le sujet. Éducatif et divertissant. (HB)

Billy Bat, t.1, Naoki Urasawa et Takashi Nagasaki, 2012, Pika, 189 p., 9782811606336

En 1949, Kevin Yamagata connait un succès fou aux États-Unis grâce à sa bande dessinée Billy Bat, un polar ayant pour héros une chauve-souris anthropomorphe. Lorsqu’il apprend qu’un personnage identique au sien existe depuis longtemps au Japon, il décide de se rendre à Tokyo pour rencontrer le dessinateur de cette œuvre. Yamagata est alors entraîné dans une série de crimes marqués par un étrange motif de chauve souris. L’auteur de Monster signe à nouveau un excellent polar à l’intrigue riche en rebondissements. Le dessin est très joli ; chaque personnage est unique et expressif. Le mélange des planches de la fiction Billy Bat avec les planches de l’histoire de Yamagata apporte à l’enquête un aspect onirique et mystérieux. Bref, un manga à lire absolument pour tous les amateurs du genre policier ! (IM)

Le livre des nuages, Fabienne Loodts d’après Chloe Aridjis, 2012, Warum, coll. « Civilisation », 100 p., 9782915920666*

Tatiana, jeune mexicaine installée à Berlin depuis cinq ans, y vit une existence assez solitaire et morose. Exerçant un travail de transcription d’un recueil d’essais pour le docteur Weiss, elle découvrira et confrontera les idées du vieil historien sur les phénomènes de l’espace à Berlin ; des lieux qui, malgré leurs nouvelles fonctions, gardent tout de même en mémoire les horreurs du passé. Cette brillante adaptation du roman de Chloe Aridjis rend merveilleusement les ambiances lourdes et atmosphériques de cette ville nuageuse, grâce au gigantesque travail de dessin fait à la gravure, technique propice à laisser des poussières comme autant de traces de rêveries, de souvenirs que rien ne peut effacer. (HB)

Kililana song, t.1, Benjamin Flao, 2012, Futuropolis, 128 p., 9782754803755*

Une ville côtière du Kenya, de nos jours. Un gamin dégourdi à l’âme vagabonde passe ses journées à courir pour échapper à son grand frère, islamiste convaincu, qui cherche à tout prix à ce qu’il les passe plutôt à la madrass, l’école coranique. Un capitaine sur le retour, cynique et grossier, voit son navire menacé de saisie par les autorités alors que celles-ci le soupçonnent avec raison de trafic de haschisch. Un vieux chaman habitant près d’un arbre séculaire se voit exproprié de sa terre, site d’une future exploitation immobilière. Trois destins autour desquels le talentueux Benjamin Flao (La ligne de fuite) tisse un récit cursif à l’aide d’un trait décontracté particulièrement inspiré – des accents free jazz, pourrait-on dire ­– et somptueusement rehaussé d’aquarelles fauves. Suite et fin de cette pénétrante trotte exotique au second tome. (EB)

Saison brune, Philippe Squarzoni, 2012, Delcourt, 476 p., 9782756018089*

Avec ce cinquième ouvrage d’intervention politique, Philippe Squarzoni analyse le réchauffement climatique avec une approche globale réunissant les aspects scientifiques, socio-politiques et culturels de ce phénomène. Fort érudit, cet essai laisse la voix à de nombreux scientifiques qui nous exposent le fruit de leurs recherches ; Squarzoni se permet d’ailleurs de longues séquences statiques dédiées aux exposés de ces intervenants, comme si nous assistions à une conférence. Il sait par contre user de lyrisme en se mettant en scène et en insérant des extraits de films et des citations de romans qui lui permettent de s’interroger sur l’origine et la finalité de la création artistique. (RSH)

La conversion, Matthias Gnehm, 2012, Atrabile, coll. « Flegme », 304 p., 9782940329922*

Dans une gare, un homme effectuant un retour dans son village natal croise par hasard un ami d’enfance, une rencontre qui l’amènera à réfléchir sur un épisode tragique de son adolescence. Avec une grande pudeur, Matthias Gnehm traite de la quête identitaire et de la dérive des sentiments poussant certaines personnes à renier leurs valeurs en adhérant à des groupes religieux. L’utilisation d’un gaufrier à quatre cases et la tendance à privilégier les gros plans sur un personnage unique maximise l’effet d’étouffement des protagonistes, mais cette lourdeur est toutefois atténuée par des scènes à vol d’oiseau (ou d’ange) surplombant les environs du village. (RSH)

Deuxième génération : Ce que je n’ai pas dit à mon père, Michel Kichka, 2012, Dargaud, 105 p., 9782205068504*

Derrière le terme euphémistique de « Deuxième génération » se trouve une réalité peu souvent évoquée : celle des enfants des survivants de la Shoah. Pour cette génération, grandir aux côtés de parents ayant vécu toutes les souffrances et privations s’avère ardu, et se départit difficilement d’une certaine culpabilité. Pour le père de Michel, devenu à sa retraite guide à Auschwitz, l’existence même de ses enfants est « une revanche sur Hitler ». Hélas, le jeune frère de Michel s’est suicidé, incapable de suivre « l’exemple de vie » de ses parents. Devant cette histoire écrasante, Michel ressent la nécessité d’écrire la sienne. Après Maüs, chapeau à ce dessinateur de presse israélien, qui livre une autobiographie nuancée, chaleureuse, humaine, et pétrie d’un sens de l’humour aussi inattendu que salvateur. (EB)

ADO ET JEUNESSE

Glorieux printemps, t.1, Sophie Bédard, 2012, Pow pow, 9782924049037*

L’origine de Glorieux printemps, première œuvre de longue haleine d’une jeune auteure québécoise, est tout aussi anecdotique que son récit : en effet, n’ayant pas pu accéder à l’université de son choix, Sophie Bédard a décidé de prendre une année sabbatique où elle a soi-disant perdu son temps à faire de la bande dessinée… Au contraire, j’affirme que ces heures étaient bien utilisées puisque cette petite bande dessinée qui raconte le quotidien de quatre adolescents est tout à fait délicieuse ! Les dialogues, les situations et même le style de dessin évoquent avec justesse le souvenir des années ingrates que nous avons tous passées dans une polyvalente. J’espère que plusieurs ados liront ce petit bijou… (IM)

Le fantôme d’Anya, Vera Brosgol, 2012, La courte échelle, 224 p., 9782896952137*

Anya est une adolescente d’origine russe un peu mal dans sa peau et bien malchanceuse ; alors qu’elle faisait l’école buissonnière, elle tombe dans un vieux puits… où elle découvre le fantôme d’une jeune fille de son âge ! De retour à la surface, elles deviennent les meilleures amies du monde. Jusqu’à ce qu’Anya découvre que son amie opalescente cherche à vivre par procuration avec un peu trop de passion. Mélangeant le quotidien d’une immigrée qui vit difficilement son adolescence avec des histoires de fantômes, de meurtres et de mystères, ce roman graphique est une œuvre unique, accessible aux lecteurs de tous âges. Les thèmes de l’intégration, de l’estime de soi et de la famille sont omniprésents. Le dessin, influencé par les études en animation de l’auteur, est très dynamique et attirant. C’est une réussite sur tous les plans, et on attend avec impatience les prochaines œuvres de cette jeune bédéiste américaine. (IM)

Ghostopolis, Doug TenNapel, 2012, Milady, 9782811206079*

Depuis quelque temps, le chasseur de fantômes Franck Gallows accumule les erreurs. En envoyant Garth, un jeune garçon bel et bien vivant, à Ghostopolis, la cité des morts, Frank commet la plus grosse bavure de sa vie. En effet, celle-ci va plonger Garth et Frank dans une aventure qui va bouleverser l’« univers post-mortem »… Ghostopolis est un récit à la fois émouvant et humoristique. Les personnages sont expressifs, l’univers des morts est original et le découpage cinématographique de l’action est engageant. L’auteur aborde efficacement des thèmes compliqués tels que le deuil et le sens des responsabilités, tout en gardant un ton léger et en évitant le morbide. C’est avec plaisir qu’on découvre Doug TenNapel et Ghostopolis, qui ont déjà fait leurs preuves auprès du public anglophone. (IM)

Sale bête, t.1 : Hamster drame, Krassinsky et Maïa Mazaurette, 2012, Dupuis, 54 p., 9782800149998*

Progrès de la génétique obligent, le marché des animaux de compagnie est en pleine expansion : des laboratoires sophistiqués permettent désormais de « personnaliser » la bête de salon, flattant ainsi les goûts capricieux des pré-adolescentes. Mais une anomalie survient sur la chaîne de montage, et la nouvelle fournée de « toutous parfaits » se voit affublée des attributs les plus hideux. L’un d’eux, qui a aboutit dans une famille moyenne, se révèle de plus être un véritable concentré de haine, aussi ridicule que miniature… On sent que Les nombrils des Sherbrookois Delaf et Dubuc ont ouvert une certaine brèche dans l’univers propre et lisse du beau Journal de Spirou : celle de la satire contemporaine mordante. Et on ne peut que s’en réjouir, car Sale bête, sous son humour grinçant et ses couleurs acidulées, révèle une critique fine et intelligente de l’hypocrisie de la société de consommation et de marchandisation. (EB)

Cecilia Van Helsing, t.1 : L’affaire du voleur de goûters, Julio A. Serrano, 2012, Bang, coll. « Mamut », 52 p., 9788415051466*

Pas facile de s’appeler Cécilia Van Helsing et d’être la dernière en lice d’une légendaire famille de chasseurs de monstres. Pas évident de mettre la main au collet d’un voleur de goûter terrorisant une petite bourgade quand notre assistant est un chien trouillard affublé d’un chapeau ridicule. Impossible de ne pas tomber sous le charme de cette nouvelle série jeunesse rythmée par des dialogues loufoques et remplie de personnages farfelus. (RSH)

INTÉGRALES, RÉÉDITIONS, CARNET, ETC.

Côté intégrales, mentionnons la parution de celle des trois premiers tomes du tonitruant et patrimonial Red Ketchup de Réal Godbout et Pierre Fournier (La pastèque, 9782923841229), de celle de Premières chaleurs (Casterman, 9782203026148), la série qui a révélé le ton intimiste et le talent de dialoguiste de Jean-Philippe Peyraud au grand public, ainsi que du premier tome (période 1950-53) de celle de Mandrake le magicien de Lee Falk et Phil Davis (Clair de lune, 9782353250462), inoubliable strip dominical. Côté rééditions, signalons celle, opportune, de Titanic d’Attilio Micheluzzi (Mosquito, 9782352830764), l’un des grands maîtres italiens du noir et blanc, ainsi que celle de Bravo les brothers d’André Franquin, commentée par José-Louis Bocquet et Serge Honorez (Dupuis, 9782800151687), courte histoire par laquelle le géant de la bande dessinée belge effectue sa transition tendre, iconoclaste et définitive de l’univers de Spirou à celui de Gaston. Enfin, notons la parution de Le temps des siestes (Alto, 9782896940189) un carnet d’illustrations et de dessins érotiques de l’un des plus talentueux auteurs de la scène de la bande dessinée québécoise, Jimmy Beaulieu. (EB)

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Sélection et rédaction de Réjean St-Hilaire, Isabelle Melançon, Hélène Brosseau et Eric Bouchard.

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