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14 novembre 2011  par Sébastien Veilleux

Le roman québécois au cinéma (2 de 2)

Pour le deuxième volet de notre article sur les adaptations cinématographiques, nous allons aborder les genres. Patrick Sénécal, chef de file du roman d’épouvante au Québec et dont plusieurs œuvres ont été adaptés au cinéma, a accepté de répondre à nos questions.

Les genres n’ont jamais été très exploités au Québec, ni en littérature ni au cinéma. Pourtant, dès 1947, une série de fascicules (pulp fiction) relatant les aventures de l’agent secret IXE-13 font fureur partout dans la province, et cela jusqu’en 1966. Pierre Saurel, l’auteur, publiera d’ailleurs d’autres séries policières à succès, mais l’émergence du roman traditionnel mettra fin à ce type de publications. Jacques Godbout rendra d’ailleurs hommage au personnage créé par Pierre Saurel. Son film IXE-13, sorti en 1971, ne passera toutefois pas à l’histoire…

En 1987, l’auteure Chrystine Brouillet s’attaque sérieusement au genre policier. Elle obtiendra d’ailleurs un beau succès avec les enquêtes de son inspectrice Maud Graham. En 2002, Jean Beaudin réalise Le collectionneur, avec Maude Guérin dans le rôle de l’inspectrice. Néanmoins, l’exercice demeure timide au Québec, tant en littérature qu’au cinéma.

Il faudra attendre 1996 pour qu’une maison d’édition se spécialise dans la littérature de genre destinée aux adultes. En effet, les éditions Alire demeurent, encore à ce jour, la plus grande pépinière d’auteurs de romans policiers, de fantasy, de science-fiction et d’épouvante au Québec. Des auteurs comme Jean-Jacques Pelletier, Jacques Coté et bien sûr Patrick Sénécal publient régulièrement pour cette maison d’édition basée dans la région de Québec.

D’autres éditeurs ont emboîté le pas et l’on peut voir, depuis quelques années, un certain développement de la littérature de genre au Québec. Le même phénomène se produit au cinéma, entre autres grâce aux adaptations cinématographiques des romans de Patrick Sénécal.

En plus d’écrire des romans, Patrick Sénécal est aussi scénariste. Il a lui-même adapté ses romans pour le cinéma. Voyons ce qu’il avait à dire sur le sujet.

* * *

Quelle est la plus grande difficulté lorsqu’on transpose l’épouvante du roman à l’écran ?

L’horreur, lorsqu’elle est transposée graphiquement, peut facilement sombrer dans le grotesque. Il faut donc doser. Ce qui était terrifiant dans un livre peut devenir ridicule à l’image si cela est mal contrôlé. Il faut donc parfois changer, trouver une image aussi forte que les mots du livre, même si le contenu est différent. Une tête coupée dans un livre peut devenir risible au cinéma.

Vos romans me semblent plus ambigus, plus tordus, que leur adaptations cinématographiques. Est-ce un choix personnel ou une exigence liée au cinéma ?

Je pense que c’est une impression et non pas une réalité. C’est la force de l’imaginaire du lecteur qui créée cette impression. Quand on lit un livre, on peut imaginer la scène aussi horrible que notre imagination le permet. Quand on regarde un film, on est soumis à une image qui existe déjà, il y a moins de place pour l’imagination du spectateur. Mes livres sont aussi tordus que l’imagination du lecteur :-) D’ailleurs, ceux qui n’ont pas lu mes romans trouvent les films drôlement tordus. Le problème quand on regarde un film adapté d’un livre, c’est qu’on veut retrouver les mêmes impressions qu’on a eues à la lecture. C’est impossible. Il faut prendre le film tel qu’il est, sans penser au livre. Mais ça, c’est plus facile à dire qu’à faire.

L’écriture de scénarios modifie-t-elle votre imaginaire d’écrivain ?

Je ne sais pas. Inconsciemment, peut-être. J’avais déjà un imaginaire très cinématographique avant d’écrire des scénarii, c’est peut-être pour cette raison qu’on a adapté mes romans. Peut-être que l’écriture du scénario me rend moins bavard dans mes romans. Je dis bien : peut-être. En tout cas, quand j’écris un roman, je ne pense jamais qu’il pourrait devenir un film, sinon je me mettrais des barrières. On est tellement plus libre quand on écrit un roman qu’un film…

En tant que scénariste, avez-vous recours à l’autocensure lorsque vous adaptez vos romans ?

Non, pas vraiment. S’il y a censure, elle ne viendra pas de moi :-) Franchement, on n’a pas eu ce genre de problème pour les trois films. C’est vrai que la sexualité de Michelle, dans 5150, rue des Ormes, est très explicite dans le roman et inexistante dans le film. Mais ce n’était pas pour des raisons de censure. C’est juste que ça venait alourdir le film et on a préféré ne pas la mettre. Mais quand j’écris un scénario, je ne me suis jamais dit encore : « Ah ! On est au cinéma, je ne peux pas mettre ça… »

Le cinéma de genre peine à prendre son envol au Québec ; pourquoi, selon vous ?

Pour deux raisons, selon moi : écrire une bonne histoire de genre, c’est difficile, alors qu’en écrire une mauvaise, c’est si facile. C’est donc normal qu’il y ait plus de mauvais films de genre que de bons, et pas juste au Québec. Ensuite, au Québec, nous sommes encore frileux avec ce genre d’histoires, en tout cas les institutions le sont. On veut encore trop faire du cinéma rassembleur et consensuel, et dans le cinéma de genre, le consensus, ça ne se peut pas. Mais je crois que ça va changer tranquillement. Je crois que Les sept jours du talion a créé une sorte de précédent. Les institutions ne voulaient pas financer ce film et l’ont fait quand même. Et ainsi, on leur a montré qu’on pouvait faire du cinéma très violent, très noir, et le faire intelligemment, avec un regard d’auteur. Donc, on a ouvert une nouvelle porte.

Merci, Patrick Sénécal !

* * *

Pour commander Le collectionneur, Chrystine Brouillet, La courte échelle, 204 p., 9782890218543.
Pour commander 5150, rue des Ormes, Patrick Sénécal, Alire, 374 p., 9782896150441.
Pour commander Les sept jours du talion, Patrick Sénécal, Alire, 333 p., 9782896150472.

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