
Il existe une constante de l’histoire des révolutions qui est celle que l’on ne peut jamais les prévoir. Et les récents événements survenus en Égypte et en Tunisie n’y font pas exception. S’il est toujours possible d’analyser a posteriori les facteurs et les raisons qui expliquent les soulèvements populaires, difficile par contre de déterminer avec certitude au préalable le moment de l’étincelle. Bien entendu, tous les ingrédients étaient réunis pour que les peuples tunisien et égyptien prennent la rue massivement et montrent la porte de sortie à leur président autocrate respectif. Mais personne n’aurait pu s’avancer, fin 2010, sur le fait que le début 2011 allait marquer ce que l’histoire, peut-être, retiendra comme le « printemps arabe ».
Pourquoi l’Égypte et non pas l’Arabie Saoudite ? Pourquoi la Tunisie et non pas la Syrie ? L’histoire est ainsi faite. Arrive un moment où le temps s’accélère et l’ordre ancien est renversé, mais nul ne peut prédire quand et où cela se produit. Dans le cas égyptien, certains observateurs constataient depuis au moins 2005 des fissures dans le régime Moubarak, mais bien peu auraient pu s’avancer sur le moment où le pays allait réellement basculer dans une nouvelle ère.
Mais dans les révolutions politiques de l’époque contemporaine, il est aussi une autre constante. C’est celle qui voit une frange d’écrivains agir comme les catalyseurs menant au renversement de l’ordre ancien. Des auteurs qui, par leurs écrits ou leur engagement, participent à paver la voie du changement et à éveiller les consciences. Ce sont des éclaireurs qui mettent en lumière les travers de leur société ou de leurs gouvernants et confrontent leurs pairs devant l’état des choses.
L’Égypte ne fait pas exception à cette règle. Malgré les limites posées à la liberté d’expression dans leur pays, en l’absence de censure véritable des écrivains égyptiens ont publié des romans dans lesquels les lecteurs ont pu y trouver un miroir de leur société. Des écrits qui ont jeté une lumière crue sur certains pans de la vie économique, sociale et politique de l’Égypte. Un des fers de lance de ce mouvement est Sonallah Ibrahim. Son engagement ne date pas d’hier, lui qui déjà en 1959 était arrêté pour ses activités au sein du Parti communiste et incarcéré jusqu’en 1964 dans les prisons nassériennes. Ayant volontairement abandonné l’activisme politique pour celui de la plume, il n’a eu de cesse de témoigner de l’incurie des gouvernements égyptiens à travers ses écrits. Une des œuvres phares de son militantisme littéraire est Les années de Zeth, paru en 1992, roman dans lequel il nous offre une satire féroce de la déliquescence politique, sociale et morale de l’Égypte de Moubarak, égratignant au passage à la fois le système policier, la corruption, l’emprise religieuse sur la société, le sort de la femme, les multinationales ou l’arrogance de l’Occident.
Dans la dernière décennie, il s’est surtout fait remarquer lorsque, en octobre 2003, il refusait publiquement le Prix du Caire pour la création romanesque décerné par le ministère égyptien de la Culture. Décerné par un gouvernement qui à ses yeux ne disposait d’aucune crédibilité pour le faire, il profita de la tribune qui lui était offerte pour fustiger le régime Moubarak. Cette sortie n’est surement pas étrangère au fait qu’en 2004 on lui décernait le prix Ibn Rushd pour la liberté de pensée. Cette même année, il participait à la mise sur pied d’un groupe qui allait faire parler de lui dans les années subséquentes : Kefaya, le Ya basta! arabe qui signifie « ça suffit ! ».
La lenteur des changements et de la mobilisation a toutefois désespéré le romancier dans les dernières années, lui qui s’était mis à perdre confiance dans une jeunesse qu’il estimait non assez politisée pour porter le flambeau de la révolte et qui lui paraissait perdre son temps sur Facebook. Qu’elle ne fut pas donc sa surprise et son soulagement de voir la rue égyptienne se lever et chasser du pouvoir Hosni Moubarak. Comme il le soulignait en entrevue sur Le Monde des livres : « Même en rêve, je n’aurais pu imaginer cette révolution ! »
Un autre écrivain égyptien qui a fait parler de lui ces dernières années est bien évidemment Alaa El Aswani, dentiste de profession et célèbre auteur de L’immeuble Yacoubian. Lui aussi membre du groupe Kefaya et opposant reconnu du régime Moubarak, il fut largement sollicité par les médias occidentaux durant le soulèvement des dernières semaines. Véritable best-seller dans son pays et le monde arabe, son roman dépeint l’Égypte moderne sous ses multiples déclinaisons et confronte le lecteur aux divers maux qui frappent le pays. Campé au sein d’un vieil immeuble du centre du Caire – qui existe bel et bien et qui est situé à quelques pas de la place Tahrir ! -, le récit nous amène à suivre le destin de divers personnages qui, ensemble, constituent un microcosme des multiples visages de l’Égypte. Et en toile de fond, on prend acte de la corruption politique, la montée de l’islamisme, la fracture sociale profonde et le clivage entre classes qui caractérisent le pays et la soif de liberté sexuelle qui anime les Égyptiens.
Alaa El Aswani ne milite toutefois pas seulement par la littérature. Il n’hésite d’ailleurs pas à exprimer ses opinions sur la place publique et à bousculer l’ordre établi. Pour preuve, son dernier ouvrage paru en 2010, non encore paru en français, pourrait se traduire par : « Pourquoi les Egyptiens ne se soulèvent-ils pas ? » C’est un recueil d’articles parus dans diverses publications depuis 2008 dans lesquels l’auteur expose ses vues sur la politique égyptienne et le monde arabe en général.
Un autre écrivain qui a mis en lumière les travers de la société égyptienne est Khaled Khamissi, dont la traduction française de son best-seller Taxi est parue en 2009 chez Actes sud. Recueil de cinquante-huit conversations avec des chauffeurs de taxi du Caire, le récit navigue entre littérature et enquête de terrain. Sur fond de réélection du président Moubarak, les conversations des personnages témoignent « des difficultés économiques quotidiennes de la grande majorité de la population, de la corruption qui sévit à tous les échelons de l’administration, l’omniprésence et la brutalité des services de sécurité, le blocage du système politique, les humiliations sans fin que la population subit en silence, les ravages du capitalisme sauvage, le tout avec beaucoup d’humour », comme le rappelle Agnès Rotivel sur le site du journal La Croix.
Voilà donc des exemples d’auteurs qui ont su être en phase avec les sentiments de leurs concitoyens et qui ont su traduire en mot le marasme social et politique dans lequel ils pataugent. Des propos qui ont trouvé écho dans la colère de la rue égyptienne ces dernières semaines. Des auteurs qui s’inscrivent toutefois dans une longue lignée d’écrivains militants égyptiens, ces Albert Cossery et autres Naguib Mahfouz qui ont su cultiver au fil des ans l’indépendance de la littérature égyptienne, dans un contexte marqué par une fermeture de l’horizon politique.
Il y a bien sûr encore beaucoup de pain sur la planche pour les Égyptiens dans leur marche vers la liberté. Et à cet égard, il y a fort à parier que ces écrivains useront encore de leur plume pour pousser plus avant ce mouvement démocratique et continuer à alimenter de leurs écrits ce vent de changement.
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- Les années de Zeth, Sonallah Ibrahim, Actes sud, coll. « Babel », no.554, 345 p.
- L’immeuble Yacoubian, Alaa el Aswany, Acets sud, coll. « Bleu », 326 p.
- Taxi, Khaled al Khamissa, Actes sud, coll. « Mondes arabes », 189 p.
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