Le Délivré
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7 février 2011  par Le Délivré

Questionnaire d’auteur : Philippe-Henri Turin

Objet : un questionnaire d’auteur, quelque part entre ceux de Proust et de Pivot. Contenu : une quarantaine de questions, générales ou indiscrètes. Consigne : choisissez-en une dizaine, celles qui vous interpellent. Notre invité littérature jeunesse pour le mois de février : l’illustrateur Philippe-Henri Turin, pas avare de réponses !

Comment êtes-vous devenu lecteur ?

Comme tout le monde, je crois, grâce à mes parents et à l’école maternelle où j’ai appris cette merveilleuse activité : lire. Après, tout s’est gâté. L’école secondaire m’a dégoûté des livres (surtout de Zola, de Balzac, de Flaubert et de Stendhal) sauf des bandes dessinées, et je n’ai retrouvé le goût de la lecture qu’à dix-neuf ans avec L’île au trésor de Stevenson. Et surtout je me suis vraiment replongé dans les livres, je veux parler des romans, grâce à mon travail d’illustrateur.

Enfant, que lisiez-vous ?

Finalement peu de livres pour enfants, il y en avait moins qu’aujourd’hui (je suis un vieux bonhomme de quarante-sept ans) ; quelques livres de la « Bibliothèque verte » d’Hachette, et surtout des bandes dessinées. Ah ! On peut dire que j’étais un dévoreur de BD, un ogre. J’ai toujours cet amour de la bande dessinée et pourtant aujourd’hui, il me manque quelque chose quand je les lis, un besoin que je ne trouve que dans les romans. J’ai mûri, je crois. Je me mets même à aimer de plus en plus la musique classique, moi qui ne l’écoutais jamais avant.

Quel genre de lecteur êtes-vous ?

Un lecteur modéré mais passionné si un auteur m’emporte. J’aime essayer de faire partager les lectures qui m’ont enthousiasmé.

Quel qualificatif décrirait votre bibliothèque personnelle ?

Hétéroclite, bigarrée, panachée, sans logique, un vrai bric-à-brac. On peut y trouver Hemingway, Maupassant, Yourcenar, Lucky Luke, Isaac le pirate, Spirou, William Goldman et son merveilleux Princess Bride, Astérix, Umberto Eco, Nicolas le Floch, les Peter Pan de Barrie et de Loisel, Conan le barbare, Alice au pays des merveilles illustré par Steadman ou Mervyn Peake (de cet homme j’aime tout : les romans, les poésies, les livres pour enfants, les illustrations, la peinture : tout)… Bref un beau mélange. Je revendique le droit d’aimer le d’Artagnan d’Alexandre Dumas et le merveilleux et entraînant Pardaillan de Zevaco en même temps que le Candide de Voltaire ou le Don Quichotte de Cervantès.

Quel est le premier livre que vous vous souvenez vous être procuré ?

On m’a offert un OUI-OUI quand j’étais petit et que j’ai toujours (Oui-oui et le magicien), ainsi que des albums du Père castor, mais le premier que j’ai acheté avec mes deniers, mes petits francs à l’époque, c’était un Blueberry : La piste des Navajos. J’ai été ébloui par le dessin de Giraud à dix ans et je le suis toujours maintenant, même si je n’achète plus Blueberry depuis que Charlier est mort. Ce personnage était un mélange de ces deux auteurs et ce n’est plus le même depuis, malgré le dessin de Giraud qui reste pour moi, comme pour beaucoup, extraordinaire.

Quel est le dernier livre que vous ayez lu ?

On ne va pas se la jouer intello, car en effet le tout tout dernier n’est pas un livre pour grands mais deux romans jeunesse intitulés Les Chroniques de Pont-aux-Rats d’Alan Snow. J’ai adoré les deux livres de cet illustrateur-auteur. La lecture reste pour moi un plaisir, et ce plaisir je le trouve autant dans ces livres que dans L’œuvre au noir de Marguerite Yourcenar, qui est une pure merveille.

Avez-vous un plaisir de lecture coupable ?

Je n’ai aucune culpabilité à avouer que j’ai aimé lire le Conan d’Howard ou tout un tas de petits livres d’heroic-fantasy. Le nom du vent de Rothfuss m’a transporté. Ce n’est pas de la grande littérature, mais la vie est brève et je crois qu’il faut se faire plaisir et lire ce dont on a envie. L’école m’a ouvert les yeux en me forçant à étudier en long, en large et en travers Balzac. J’ai détesté cet auteur et ses descriptions tout autant que Zola. Je sais que ce sont des génies, mais ça m’ennuie tout autant que le Moby Dick de Melville (alors que j’aime sans restriction son Bartleby que j’ai même illustré).

Quelle a été votre plus belle rencontre littéraire ?

L'œuvre au noir, Prix Fémina 1968

Avec un livre ; mais n’en nommer qu’un serait trop restrictif. L’œuvre au noir et Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar m’ont soufflé, même si je dois avouer que je ne suis pas assez cultivé pour Mémoires d’Hadrien. The Princess Bride de William Goldman m’a emporté tout autant que le film qui en a été tiré. Je conseille ce livre a tout le monde. Pour s’amuser. Et toute la série des Pardaillan de Michel Zévaco. Ce bretteur, ce HÉROS en lettres capitales, cet amoureux combattant toujours son ennemi intime, la terrible et sublime Fausta, m’a enthousiasmé, sans doute plus que d’Artagnan, Athos, Porthos et Aramis.

Comment êtes-vous devenu illustrateur ?

Comme tous les enfants, je dessinais ; mais je fais partie de ces gamins qui ne s’arrêteront jamais. Je voulais faire de la bande dessinée, mais je ne suis pas assez courageux et travailleur pour ça. Je me suis donc tourné vers l’illustration grâce à un camarade en école d’art qui m’a fait découvrir, entre autres, Quentin Blake et Ralph Steadman. Depuis j’ai plongé dans ce métier sans me poser une question. J’ai eu la chance de débuter presque tout de suite en sortant de l’école où j’ai appris mon métier, et depuis je travaille dans l’édition jeunesse. J’aime ça. Les rencontres avec les enfants dans les classes ou les salons du livre. Un enfant, c’est franc et direct. Il aime ou pas. J’adore dessiner des livres pour la jeunesse. Et tant mieux si des adultes aiment également mon travail.

Pourquoi êtes-vous illustrateur ?

La vie vous emmène parfois vers des horizons surprenants. Je ne pensais pas faire ce métier enfant, même si je disais à ma mère que je serais dessinateur plus tard. Mais tout ça était très vague. Et puis on vieillit et le choix s’affine. Le hasard vous pose également là où vous ne pensiez pas aller. J’ai fait un peu de dessins animés, j’ai même écrit un roman. En tout cas, j’aime dessiner et ce métier me le permet. Alors je continue. Toutefois je n’aurais pas pu être peintre. Moi, il me faut un support, un texte, pour avancer. Les idées ne naissent en moi que cette manière. Je ne dessine jamais dans le vide. J’envie beaucoup de mes confrères qui peuvent dessiner n’importe quand et n’importe où à propos de n’importe quoi. C’est une très grand force. Je me sens tellement petit, tellement limité, face à certains dessinateurs…

Comment vous exprimeriez-vous, si vous n’étiez pas illustrateur ?

Je ne l’envisage même pas. C’est un besoin vital. Je ne sais faire que ça. C’est triste, non ?

Pour vous, qu’est-ce que la création ?

Ohlala ! Quelle question ! Je ne suis pas assez intelligent pour répondre à ça. Je ne réfléchis pas quand je dessine. En ce moment je réfléchis trop et rien n’avance. En fait, tout ce travail est assez instinctif. On réfléchit quand même un peu mais quand on crée, au moment où on le fait, à mon avis, les secondes les plus importantes sont celles où on n’est plus là et en même temps totalement présent. On fait un tout entre le crayon, le papier et nous. Le temps n’existe plus. Ces moments sont rares, du moins pour moi, mais quand on les vit, c’est intense. Je me demande même si on s’en rend compte. On les vit, c’est tout. Et on crée. Voilà : la création est un besoin presque vital pour nous tous. Certains font des enfants, d’autres des disques, des dessins, des moteurs, plantent des arbres, font des jardins, écrivent, construisent des maquettes… Je crois que nous avons tous le besoin de créer. C’est une respiration.

Quels objets, livres ou pièces musicales vous accompagnent en période de création ?

Avant de commencer un livre, je range tout, je fais les poussières, car je sais qu’après, rien ne sera touché dans l’atelier. Tout s’accumulera. C’est terrifiant parfois. Mais moins que d’autres collègues. Une fois lancé, j’écoute la radio à longueur de journée, ou je mets du George Delerue, du Vivaldi, Cecilia Bartoli, Bach… Bref, je travaille souvent en musique. Quelquefois dans le silence total. Là, j’ai du mal à avancer, je patine, je pédale dans la semoule…

Avez-vous un lieu privilégié pour créer ?

Dans mon atelier, entouré de mes livres, avec mes disques et ma radio. Bref, un espace qui ressemblerait un peu à un cocon. Je suis incapable de dessiner en extérieur (j’admire les dessinateurs voyageurs) sauf à un salon du livre, où j’adore rencontrer les gens et leur faire des dédicaces.

Comment choisissez-vous votre style d’illustration ?

Il est vrai que suivant les livres, j’adopte un style différent avec des techniques différentes. C’est toute une histoire. Je suis incapable de dire comment tout ça se décide. Le hasard qui s’impose, un style d’histoire qui m’oblige… je ne sais pas. Mais une fois qu’un dessin est fait, tout le reste du livre va en découler. C’est ce temps de démarrage qui est le plus angoissant chez moi.

Quelle est l’importance de la documentation dans vos images ?

Tout dépend du livre. Pour Tendres Dragons, les documents ont été primordiaux. Sans eux, pas de livres. Ou alors c’est totalement différent. Pour Les trois loups ou Pangbotchi, il n’y en a pas eue… Pour Charles, cela varie suivant les images. En ce moment, je travaille sur une image où Charles veut manger des oiseaux en plein ciel. Alex Cousseau m’a écrit une très belle poésie avec des noms d’oiseaux et je me suis dis que ce serait bien d’en retrouver certains dans le dessin. La documentation est alors très importante pour savoir à quoi ils ressemblent.

Votre œuvre est-elle marquée par un thème récurrent ?

Au départ, non. Depuis quelque temps, je dessine des livres sur les dragons. Mais c’est le hasard. Toutefois, je dois reconnaître que j’aime travailler sur ce thème. Ces créatures légendaires m’amusent. Leurs formes peuvent varier à l’infini. Leurs couleurs… Mais je ferai d’autres choses ensuite. Il n’y a pas de doute.

Alice par Mervyn Peake

Quelles sont vos principales influences ?

Les illustrateurs britanniques en premier lieu : Quentin Blake, Ralph Steadman, Mervyn Peake, Wayne Anderson… Même si on ne voit pas forcément une influence dans mes dessins, ils sont là, cachés, dissimulés. C’est une des raisons qui fait que je regrette de ne pas avoir un livre comme Charles publié en Grande-Bretagne. J’adore les illustrateurs de ce pays. Mais sait-on jamais ? Ca viendra peut-être.

Quel illustrateur appréciez-vous pour sa démarche créatrice ?

Mervyn Peake. J’aime TOUT de cet artiste et de cet homme. Dès que je peux trouver un livre, je l’achète, je le dissèque, je l’admire…

Quel est votre souvenir le plus vif lié à la création ?

La publication de mes premiers livres. Voilà le moment le plus incroyable. Même si je reste émerveillé, encore à l’heure actuelle, chaque fois qu’un livre arrive de l’imprimerie. Et encore plus avec Charles à l’école des dragons, dont le travail sur les scans et sur l’impression a été des plus formidables.

Comment est né votre premier livre ?

D’une rencontre avec un auteur au détour d’un stand sur le salon du livre jeunesse de Bologne, en Italie. Cette dame m’a abordé en me demandant si j’aimerais illustrer un livre déjà acheté par les éditions Albin Michel, intitulé Les Ogres. Je sortais juste de mon école d’art. C’était une chance incroyable. Vu les délais, j’ai demandé à un ami de le faire avec moi, et c’est comme ça que nous avons débuté tous les deux, grâce à des Ogres et à leur maman, Sylvie Chausse, qui est une amie depuis.

Quel regard posez-vous aujourd’hui sur vos premiers livres ?

C’était le début. Il y aurait un tas de choses à changer et en même temps, c’était une étape et je n’en changerais rien. La démarche « Tintin » ou « p’tites poules » qui consiste à tout redessiner est respectable et courageuse (le travail de Christian Heinrich est tout bonnement incroyable), mais elle ne me correspond pas. Ce qui est fait est fait. Et je crois qu’il faut aimer les défauts et les hésitations des débuts.

Laquelle de vos œuvres affectionnez-vous particulièrement ?

J’aime d’un amour sans restriction mon personnage appelé « Warf le pirate ». C’est un album que j’ai écrit, et qui s’est très difficilement vendu. Il est introuvable maintenant et je tente depuis des années de le republier sous forme de romans. Alex Cousseau en a réécrit plusieurs chapitres. Je ne désespère pas de le faire revenir à la vie. Maintenant, Charles le dragon est mon chouchou du moment. Avec Alex, nous espérons bien en vendre suffisamment pour pouvoir en faire des tas d’autres. Je crois en ce petit dragon et ses grandes ailes surdimensionnées.

Quelle importance accordez-vous à l’aspect matériel de vos livres ?

Beaucoup d’importance, mais malheureusement ce n’est pas moi qui décide mais l’éditeur. Je voudrais toujours plus et toujours plus beau. Mais il faut bien penser qu’un livre trop beau aura un coût trop élevé. Donc c’est un juste équilibre à trouver.

Y a-t-il un de vos livres que vous recommenceriez ? Pourquoi ?

Warf le pirate, justement. J’ai demandé à Alex de réécrire mon texte sous forme de roman. Une écriture à quatre mains, donc… Pourquoi ? Mais pour trouver un éditeur nouveau pour ce personnage que je pense être extraordinaire, tout simplement !

Avez-vous des projets en cours ?

Le deuxième Charles le dragon, qui va me prendre toute l’année. C’est un travail extrêmement long et fastidieux, mais j’aime trop Charles pour me plaindre.

Quel personnage de fiction aimeriez-vous rencontrer ? Et que lui diriez-vous ?

Pardaillan, car j’ai de la suite dans les idées ! Je ne saurais pas quoi lui dire, mais j’aimerais avoir assez de courage pour sauter sur mon cheval, galoper à ses côtés, l’entendre rire, ferrailler et le sauver des griffes de Fausta… J’ai vraiment adoré ce personnage irrévérencieux et intrépide.

Avec quel auteur aimeriez-vous faire un livre ?

Alors là, je n’en sais rien. Avec le prochain que le hasard me fera connaître. Mais j’adore travailler avec Alex. Il me surprend et c’est pour moi un grand romancier.

Qu’est-ce qui vous fait sourire ?

Une belle fille qui passe.

Qu’est-ce qui vous contrarie ?

Qu’elle passe sans me regarder.

Qu’est-ce qui vous préoccupe au quotidien ?

Ma santé. Je ne suis pas hypocondriaque mais le moindre bobo m’entraîne vers la tombe.

Y a-t-il une cause qui vous tient à cœur ?

Comme tout le monde, la misère de certains enfants dans le monde me laisse sans voix.

Que rêviez-vous de faire, enfant ?

Dessinateur. Et j’espère ne pas avoir déçu le petit Turin en n’étant pas Rembrandt mais juste moi.

Quel est d’après vous l’avenir du livre et de l’imprimé ?

Alors là, je ne suis pas un oracle, mais je ne crois pas que le livre disparaisse. Un livre dans une poche, c’est pratique, et l’odeur du papier imprimé, agréable et sensuel. Une bibliothèque, c’est beau. Mais sait-on jamais. Qui aurait pu croire il y a quinze ans que les gens s’amuseraient avec leur téléphone et qu’ils le tripoteraient à longueur de journée. Pas moi en tout cas, qui suis un des rares réfractaires à ce bidule portable…

Y a-t-il une citation qui vous interpelle ?

« La vie n’est qu’une ombre qui passe, un pauvre acteur qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus. C’est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien. »

Shakespeare a tout dit, et cette phrase me correspond bien, moi qui ne suis qu’un pauvre mécréant qui essaye de faire de son mieux pendant le tout petit laps de temps qui lui sera accordé par le hasard avant de repartir dans le néant. Voilà un questionnaire qui se termine en toute légèreté et dans une franche gaieté ! En espérant que les lecteurs n’auront pas été ennuyés par mes réponses.

* * *

Sinon, pour ceux que ça intéresse, vous pourrez trouver une autre interview sur le site À lire au pays des merveilles, avec des questions différentes pouvant vous donner un autre aperçu du bonhomme…

Bien à vous et j’espère à très vite à un salon au Québec. Ce serait super, mais cela ne dépend absolument pas de moi !

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