
La nouvelle parue la semaine dernière en a outré plus d’un : on y apprenait qu’une réédition des classiques du célèbre écrivain américain Mark Twain racontant les aventures de Tom Sawyer et Huckleberry Finn avait subi les coups d’une purge lexicale. Le petit éditeur New South Books, qui assure la publication de ces nouvelles versions, a décidé de supprimer les références au terme « nègre » de la version originale, le remplaçant par « esclave » lorsque référé à Jim, l’ami d’Huckleberry Finn. De même, Joe l’Indien, appelé « Injun Joe » par les personnages de Mark Twain en anglais, lui, redevient « Indian Joe ».
Force nous est de joindre notre voix à ce concert de dénonciation concernant une manœuvre qui conduit ni plus ni moins qu’à une dénaturation en règle de l’œuvre de Twain. Surtout qu’on s’explique mal les raisons qui ont mené l’éditeur à procéder à ce changement. C’est Alan Gribben, un professeur – blanc, si besoin est de le souligner – de littérature de l’Université Auburn de Montgomery dans l’Alabama qui a supervisé les modifications. Et dans un entretien accordé à la radio publique NPR, il justifie sa décision en expliquant que « le climat culturel dans lequel nous vivons est totalement différent » de celui qui prévalait à l’époque de la publication des ouvrages, à la fin du 19e siècle. Voilà un argumentaire qui nous laisse songeur… S’il fallait revoir tous les écrits parus dans le passé et décrivant des situations et comportements étrangers au monde actuel ! Nul besoin de dire que tout cela n’a aucun sens. Se mettra-t-on par exemple à réviser tous ces écrits des 18e et 19e siècles teintés d’orientalisme qui se plaisent à caricaturer les peuples musulmans ?

L'édition incriminée...
De même, du côté de l’éditeur on estime que ces modifications visent un public jeune qui ne seraient pas en mesure de faire la part des choses lorsque confronté à l’emploi du mot « nègre ». A-t-on si peu de considération pour notre jeunesse pour la juger inapte à faire la part des choses et être en mesure de replacer l’œuvre dans son contexte ? Surtout que Mark Twain étant un fervent dénonciateur du racisme en son temps et un observateur raffiné du climat social de son époque. Lire Twain, c’est en fait se plonger dans l’histoire pour en comprendre les rouages. Thomas Wortham, universitaire spécialiste de Twain, déplorait ainsi auprès de Publishers Weekly que cette nouvelle version « n’incite pas les enfants à se demander : » Pourquoi un enfant comme Huck utilise-t-il un langage si répréhensible ? » »
Plusieurs voix se sont à juste titre élevées pour dénoncer cette entreprise, dont celle de Barbara Jones, directrice du Centre pour la liberté intellectuelle de l’Association américaine des bibliothèques, pour qui « Les Aventures d’Huckleberry Finn ont été écrites par l’un des observateurs et des auteurs les plus prolifiques et perspicaces du monde littéraire américain des XIXe et XXe siècles. Mark Twain n’avait pas peur de refléter les forces et les faiblesses de son pays. Il a délibérément utilisé le mot » n… » [1], et pas parce qu’il était raciste », écrivait-elle sur le site d’AOL News. Le New York Times en a fait autant dans un éditorial dans lequel on écrivait : « nous sommes horrifiés et nous pensons que la plupart des lecteurs, qu’ils soient puristes ou non, le seront tout autant [...]. Il est impossible de » nettoyer » Twain sans causer des dégâts irréparables à son œuvre ». Malgré ses dénonciations et le tollé de protestations que cette décision a suscité chez l’ensemble du secteur littéraire, l’éditeur entend tout de même aller de l’avant.

Ce qui est ironique, c’est que cette manœuvre de dénaturation de l’œuvre de Twain coïncide avec la parution non censurée de l’autobiographie de Mark Twain. Les versions de son testament littéraire disponibles jusqu’ici avaient toujours été édulcorées par les éditeurs, les passages plus polémiques et « politiquement sensibles » expurgés du contenu du livre. C’est qu’avant de mourir, Twain avait annoncé publiquement son désir que son autobiographie ne soit publiée que cent ans après sa mort, échéance arrivée à terme l’an dernier.
C’est le Mark Twain Project qui a assuré la supervision de l’édition de cette « ultime » œuvre de Twain. Dans le premier volume, paru en novembre dernier, le lecteur découvrira un homme engagé dont les opinions tranchent à plusieurs égards avec le climat politique de l’époque. Des propos souvent acerbes qui nous montrent le visage d’un homme désireux de bousculer les conventions de son temps, fustigeant les barons de Wall Street et s’opposant fermement aux aventures militaires dans lesquelles se lançait son pays à la fin du 19e siècle, n’hésitant pas à qualifier les soldats d’ « assassins en uniformes ».
La raison d’imposer un tel délai tenait à ce que Twain jugeait ses contemporains dans leur ensemble inaptes à juger ses positions… Larry Rohter, dans un article du New York Times, rappelle les propos du célèbre écrivain, qui estimait en 1906, dans des indications lancées à l’endroit de ses descendants : « Il y aura peut-être un marché pour ce genre de produit [son autobiographie] d’ici cent ans. Il n’y a pas de presse. » Il était sûrement loin de se douter qu’un siècle plus tard, un éditeur aurait l’impudence de dénaturer ses écrits les plus célèbres…
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À découvrir : La liberté de parole, une collection de textes satiriques de Mark Twain sur la presse et le journalisme (Rivages, coll. « Petite bibliothèque », 109 p.)
[1] NDLR : Ironie supplémentaire de la chose : Barbara Jones censure ce mot lorsque c’est justement de sa censure dont il est question ! Que voilà une démonstration « éloquente » de la manière dont la rectitude politique, en aseptisant le langage, peut venir gauchir une argumentation…
Mots-clefs : censure, dénaturation, histoire, Les aventures d'Huckleberry Finn, liberté intellectuelle, Mark Twain, Mark Twain Project, nègre, New South Books, polémique, purge lexicale
