
Ian McEwan
Le dimanche 20 février dernier, l’auteur britannique Ian McEwan s’est vu remettre le Prix Jérusalem pour la liberté des individus dans la société 2011 lors d’une cérémonie à laquelle assistait, entre autres, le président israélien Shimon Peres, le ministre de la culture Limor Livnat et le maire de Jérusalem Nir Barkat. Ce prix littéraire, le plus prestigieux du pays, récompense tous les deux ans un auteur étranger. Lors de ses remerciements, McEwan a profité de la tribune qui lui était offerte pour fustiger les politiques du gouvernement israélien envers le peuple palestinien, comme on peut le lire sur le site Pour la palestine. Le romancier britannique n’a d’ailleurs pas mâché ses mots, lui qui a entre autres dénoncé « la confiscation de terres et les expulsions de Palestiniens à Jérusalem-Est », qui s’est élevé contre « la politique israélienne qui accorde le droit de retour à des Juifs et non à des Arabes », et qui s’est indigné de la transformation de la bande de Gaza en un « camp de prisonniers à long terme » et du fait que le Mur de séparation fasse déferler « un tsunami de béton à travers les territoires occupés ».
Comme le rappelait l’hebdomadaire l’Express, la remise de ce prix est chaque année l’objet de controverses, la question étant de savoir si le fait d’accepter le Prix Jérusalem fait nécessairement du lauréat un complice des politiques israéliennes. McEwan a fait le pari que non, et déclaré qu’il était ainsi possible d’être « profondément touché de recevoir un prix qui reconnaît des écrits en faveur de l’idée de liberté de l’individu dans la société », tout en affirmant haut et fort qu’il ne cautionnait pas pour autant les actions des commanditaires du prix. Il a d’ailleurs fait savoir qu’il ferait don des 10 000 dollars associés au prix à l’organisation Combattants pour la Paix, qui rassemble des ex-soldats israéliens et ex-combattants palestiniens militant ensemble pour promouvoir l’idée qu’il ne peut y avoir de solution militaire au conflit israélo-palestinien.
McEwan a ainsi décliné les appels répétés au boycottage qui lui furent lancés par des groupes pro-palestiniens l’invitant tout simplement à refuser le prix – demande qui s’inscrit en fait dans cette série d’appels du même type lancés à travers la campagne de « boycott, désinvestissement et sanctions » (BDS) à l’endroit d’Israël. Ce mouvement global, présenté comme une stratégie parmi d’autres et ne constituant donc pas une fin en soi, vise à contraindre l’État israélien à respecter les droits des Palestiniens et le droit international. Mis sur pied à la suite d’un appel lancée par quelques 172 organisations issues de la société civile palestinienne en juillet 2005, cette campagne puise son inspiration dans l’exemple de l’apartheid sud-africain ; en effet, ses opposants avaient, dans les années 1980, mis de l’avant une stratégie similaire qui avait grandement contribué à mettre fin à ce régime discriminatoire. La campagne BDS est donc articulée et promue par des Palestiniens, donc, et depuis, bon nombre de personnalités publiques de partout à travers le globe, et même au sein d’Israël, y ont adhéré.

Les principes fondamentaux de cette approche et ses principaux modes d’action sont explicités dans un ouvrage du philosophe, ingénieur et chorégraphe palestinien Omar Barghouti, intitulé simplement Boycott, désinvestissement, sanctions et rassemblant divers textes écrits ces dernières années. Dans ce livre qui a fait l’objet d’une traduction chez Lux éditeur en 2010, l’auteur explique les raisons pour lesquelles Israël doit être considéré comme un État pratiquant une forme d’apartheid en poursuivant une politique de colonisation qui non seulement brime les droits des Palestiniens, mais fait aussi fi du droit international, tel que précédemment évoqué. Barghouti y explique ensuite les différentes formes que peut prendre cette stratégie d’action.
Bien entendu, mener une telle campagne se bute à des résistances et à des difficultés de mise en pratique. C’est notamment le cas en ce qui concerne le boycott culturel, comme le reconnaissent les partisans de la campagne BDS eux-mêmes. Comme art et politique sont souvent liés, pour qu’un boycott soit efficace, il ne doit pas seulement être de nature strictement économique, mais doit aussi attaquer le front culturel. Référons-nous par exemple au cas de l’Afrique du Sud, dans lequel les artistes avaient joué un rôle clé pour isoler le régime d’apartheid dans les années 1980, au moment où les gouvernements du monde poursuivaient leurs relations diplomatiques et économiques avec le régime sud-africain. Mais s’il est facile, par exemple, pour un artiste d’ici de refuser de se produire en Israël, la question du boycott de la diffusion des œuvres d’artistes et auteurs israéliens à l’extérieur de leurs frontières est moins évidente.
Ce qu’il faut comprendre, nous disent les adhérents à la campagne BDS, c’est que l’appel au boycott ne concerne que les institutions de l’État israélien et non les individus. En ce sens, la campagne BDS n’empêche donc pas les rencontres avec des artistes israéliens, et d’autant plus si ceux-ci se font critique des politiques de leur gouvernement. Suivant cette logique, comme on peut le lire dans un article paru sur le site Contretemps, « le boycott ne s’applique aux événements culturels en dehors d’Israël que s’ils sont financés ou soutenus par une agence gouvernementale israélienne (ministère, ambassade, consulat…) ou explicitement sioniste (le Fond national juif, ou KKL, par exemple) ». Le site BDS France explicite d’ailleurs les circonstances dans lesquelles le boycott devrait s’imposer.

Benny Ziffer
C’est suivant ce principe qu’en 2008, par exemple, des appels avaient été lancés pour le boycott des Salons du livre de Paris et Turin alors qu’Israël était l’invité d’honneur. Et c’est l’écrivain, journaliste, blogueur et rédacteur en chef du supplément littéraire du quotidien israélien Haaretz, Benny Ziffer, qui fut à l’origine de l’appel au boycott des écrivains israéliens au Salon du livre de Paris. Nous avions justement là l’exemple d’auteurs soutenus par des institutions israéliennes et qui, selon Ziffer dans un entretien accordé au site nonfiction.fr, faisaient d’eux des agents de propagande de l’État hébreu puisque « à partir du moment où l’administration finance le billet d’avion, elle estime que l’écrivain est là pour servir la cause israélienne et elle exige officiellement ce propagandisme dans un contrat que tous les écrivains doivent signer ». C’est ainsi que selon les principes de la campagne BDS, il faut boycotter ces auteurs « complices », alors qu’un auteur qui participerait à l’événement sans être de la représentation officielle n’aurait pas à subir le même traitement. Benny Ziffer donnait ainsi l’exemple de l’écrivain palestinien d’expression hébraïque Sayed Kashua qui, sans être du stand officiel, était l’invité des éditions de l’Olivier.
Ces distinctions au niveau du boycott culturel ont d’ailleurs permis de clarifier la situation au sein de certaines bibliothèques publiques en Grande-Bretagne. Sur le site Actualitté, on apprenait ainsi que dans la ville de West Dunbartonshire, on s’émouvait du fait qu’un boycott des produits israéliens avait été mis en place et redoutait que cela s’applique aussi aux auteurs israéliens. Mais comme l’a expliqué un porte-parole : « Il n’y a définitivement pas de boycott des écrivains israéliens, le boycott ne concerne que les produits israéliens. Si un livre a été produit en Israël et exporté d’Israël, il tomberait sous le coup de cette interdiction, mais nous les examinons au cas par cas. »

Naomi Klein
La journaliste et essayiste canadienne Naomi Klein, une des personnalités les plus en vue appuyant la campagne BDS, explique de son côté comment elle est parvenue à soutenir le boycott tout en permettant à ses ouvrages d’être accessibles au public israélien : « Durant huit ans, mes livres ont été publiés en Israël par une maison d’édition commerciale nommée Babel. Mais, quand j’ai publié La Stratégie du choc, j’ai voulu respecter le boycott. Sur le conseil d’activistes du BDS, dont l’extraordinaire écrivain John Berger, j’ai pris contact avec un petit éditeur nommé Andalus. C’est une maison d’édition militante, très impliquée dans le mouvement anti-occupation, et sans doute la seule maison israélienne à se consacrer exclusivement à la traduction de textes arabes vers l’hébreu. Nous avons rédigé un contrat spécifiant que tous les bénéfices seraient reversés à Andalus. Tout ça pour dire que si je boycotte l’économie israélienne, je ne boycotte pas pour autant les Israéliens. »
Donc, comme on peut le voir, la campagne BDS n’implique pas nécessairement un boycott sans discernement de tout auteur israélien. Maintenant, quant à savoir si l’on doit adhérer à cette campagne, il en appartient évidemment à tout un chacun de mener sa propre réflexion.
* * *
Boycott, désinvestissement, sanctions : BDS contre l’apartheid et l’occupation de la Palestine, Omar Barghouti, Lux, coll. « Lettres libres », 212 p.
Le site BDS Québec
Mots-clefs : BDS, Benny Ziffer, boycott, désinvestissement, Israël, Naomi Klein, Omar Barghouti, sanctions

J’éprouve toujours un malaise devant ces appels,lorsqu’il s’agit de mettre l’art hors-la-loi pour des raisons politiques. Il me semble que ça dérape souvent très vite. Pour reprendre un exemple datant de l’époque de l’apartheid en Afrique du Sud, des artistes américains avaient été blâmés pour avoir accepté des contrats. Certains étaient totalement apolitiques ou dépolitisés (certains diraient « décérébrés », mais c’est une autre histoire…) et ne s’étaient posés aucune question sur l’éthique de leur présence dans ce pays. Les reproches avaient toutefois été étendus à Paul Simon, qui, disait-on, exploitait les musiciens noirs sud-africains en allant enregistrer son album Graceland sur place. Ce qui était non seulement de la pure foutaise, mais faisait preuve d’une confusion assez grave sur le concept même de colonialisme et d’impérialisme culturel.
Au final, je préfère la position de McEwan : être présent dans la société même, haut et fort, nourrir la contestation en direct et non de loin. Les forces progressistes en Israël doivent apprécier que des voix se joignent à elles dans le pays même. Autrement, il est d’autant plus facile aux conservateurs et à l’extrême-droite israélienne d’assimiler le boycott à un mouvement antisémite.