
Impossible de ne pas revenir sur le palmarès de la 38e édition du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, qui s’est achevée hier avec la remise des Fauves et du Grand Prix, surtout après avoir pronostiqué sur l’élection de ce dernier ! Car si le Palmarès 2011 est plutôt équilibré, la nomination d’Art Spiegelman comme nouveau Président du Festival en a étonné plus d’un ; en effet, celle-ci peut paraître discutable sous certains égards.
Maüs …
Spiegelman, né le 15 février 1948 à Stockholm (alors que ses parents, Juifs polonais rescapés des camps, sont sur le chemin de l’exil vers les Etats-Unis), est devenu une figure majeure de la bande dessinée mondiale avec Maüs, publié dans la défunte revue Raw de 1981 à 1991. Cette œuvre sans précédent, qui compte plus de 250 pages, mêle étroitement deux trames narratives : d’une part le récit de la survivance aux camps de la mort du père de Spiegelman, et d’autre part le récit de la relation difficile qu’entretient Spiegelman avec ce dernier. À la puissance de cet irremplaçable double-témoignage, s’accorde la pudeur du traitement graphique qu’à choisi l’auteur : une esthétique plutôt minimaliste faite d’un trait charbonneux (on pense à la trace graphique qu’aurait réussi à laisser un persécuté avec des moyens de fortune), et des « races » revêtant des masques animaliers : des souris pour les Juifs, des chats pour les allemands, des cochons pour les polonais… On l’a dit et répété : « Si vous n’avez qu’un bande dessinée à lire dans votre vie, c’est sans doute celle-là », et loin de moi l’idée de le contester. Maüs a été traduit en dix-huit langues, et on sait aussi que le livre a reçu un prix Pulitzer spécial en 1992 (le seul à avoir été octroyé à une bande dessinée), en plus de faire figure de précurseur en ayant largement contribué à sortir la bande dessinée des strictes librairies spécialisées, installant ce nouveau « standard » du graphic novel dans les librairies générales.

Autrement, le parcours de l’auteur compte principalement Breakdowns, publié en 1977[1], une compilation des ses premiers strips et récits, marqués par les courants underground et psychédéliques américains ; la déjà citée revue Raw (1980-1991), créée et dirigée avec son épouse Françoise Mouly, et dans les pages de laquelle passeront toute l’avant-garde de l’illustration et de la bande dessinée américaine (Charles Burns, par exemple, y fera ses premières armes) ; et In The Shadow of No Towers (À l’ombre des tours mortes en français), paru en 2004, livre-objet dans lequel l’auteur, fortement marqué par les événement tragiques du 11 septembre qu’il a vécus de très près, en livre une vision obsessive et cathartique dans laquelle s’entremêle critique de la politique américaine et univers référentiel des comics du début du siècle dernier.
… et encore Maüs
Cependant, de manière caricaturale, l’essentiel de la production d’auteur de Spiegelman en bande dessinée se résume à… trois titres ! Et s’il en ressort une œuvre-phare, le reste n’a assurément pas connu la même fortune, malgré la pertinence du regard porté dans In The Shadow of No Towers. De plus, comme il était souligné dans l’article précédant celui-ci, le Festival d’Angoulême a déjà doublement récompensé Maüs, alors que Un survivant raconte, la traduction du premier tome, puis Et c’est là que mes ennuis ont commencé, celle du second, ont tous deux reçu le prix du Meilleur Album étranger (respectivement en 1988 et en 1993). Nous sommes alors en droit de nous demander si cette redite autour de Maüs est bien nécessaire, surtout que l’œuvre a déjà vingt ans… Si, tel qu’il avait été évoqué, l’Académie des Grands Prix se retrouvait d’une certaine manière devant l’impératif d’élire un auteur américain, je persiste et signe sur le fait que Chris Ware aurait constitué un choix beaucoup plus pertinent.
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Un palmarès honnête
De prime abord, le palmarès 2011 nous semble très équilibré, misant sur les valeurs sûres de l’année. Spécifions également que tous les albums récompensés ont connu les faveurs de nos libraires (suivez les liens !) Asterios Polyp de David Mazzuchelli (Casterman), également récipiendaire du Prix de la critique de l’ACBD, a – assez logiquement – été honoré, mais sous la forme du Grand Prix du Jury, qui récompense un album sur lequel le jury a spécialement souhaité attirer l’attention du public, pour ses qualités graphiques, narratives et/ou l’originalité de ses choix[2], alors que le Fauve d’or, soit le meilleur album de l’année, est allé à Cinq mille kilomètres par seconde (Atrabile) ; et là réside sans doute le tout petit bémol de ce palmarès : l’album touchant et délicat de Manuele Fior est assurément l’un des quelques grands titres de l’année, mais de là à le décréter le meilleur… À ce sujet, le journal Charente libre rapportait samedi que l’album était l’un des chouchous du président du FIBD 2011, Baru lui-même, qui aurait ainsi fait pencher le jury en la faveur de cette « œuvre qui n’a pas eu les honneurs de la grande presse, […] une histoire d’amour contemporaine et générationnelle. »
Quant aux cinq autres Fauves d’Angoulême, le Prix de la Série, qui récompense une œuvre développée sur plusieurs tomes (à partir de trois et plus), est allé à Il était une fois en France de Sylvain Vallée et Fabien Nury (Glénat), une série pour laquelle nous ne tarissons pas d’éloges depuis ses tous débuts en 2007. Le Prix Révélation, qui valorise l’œuvre d’un auteur en début de parcours, a été attribué ex aequo à La parenthèse d’Élodie Durand (Delcourt) et Trop n’est pas assez d’Ulli Lust (Çà et là), ce dernier s’étant également mérité plus tôt le Prix Artémisia de la bande dessinée féminine. Le Prix Regards sur le monde, qui récompense une œuvre traitant des problématiques du monde contemporain, est allé à Gaza 1956 de Joe Sacco (Futuropolis), qui pour sa part avait également reçu le Prix France-Info de la bande dessinée de reportage. Le Prix de l’Audace, qui récompense un ouvrage développant une approche innovante de la bande dessinée, est allé à Les noceurs de Brecht Evens (Actes Sud), et le choix du Prix Intergénérations, qui souligne une œuvre susceptible d’intéresser tous les publics sans distinction d’âge, s’est arrêté sur la série Pluto de Naoki Urasawa (Kana), étonnante nouvelle version d’un des épisodes d’Astroboy d’Osamu Tezuka.

Finalement, le Prix du Public Fnac-SNCF, pour lequel nous avions eu l’immense bonheur de voir couronné l’an dernier Paul à Québec de Michel Rabagliati, a cette année été décerné à Le Bleu est une couleur chaude de Julie Maroh (Glénat).
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Dans un tout autre ordre d’idées, débute demain 1er février le Mois de l’histoire des Noirs. Le délivré se fera pour l’occasion l’hôte de quelques articles sur le sujet. Demeurez à l’écoute !
[1] Breakdowns a été réédité avec des inédits chez Casterman en 2008.
[2] Les descriptions des prix sont tirées de l’article Les Fauves expliqués aux néophytes, paru sur BSC News Magazine
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