La récente opinion de François Busnel sur la littérature jeunesse, « invention marketing destinée à écouler une production souvent mièvre et à soutenir des maisons en mal de chiffre d’affaires » m’a profondément hérissée. Rien de nouveau ici, au Québec, car la littérature jeunesse fait toujours débat : soit elle est trop ceci, soit elle n’est pas assez cela. Trop malsaine, trop complexe, pas assez pédagogique, etc. Trop, pas assez : toujours des termes réducteurs. Bref, lorsqu’elle ne rentre pas dans un cadre maîtrisé par les « spécialistes de la littérature », par les garants de la « vraie littérature » et par les bien-pensants, elle est remise en cause. François Busnel et consorts ne cherchent ni à la connaître mieux, ni à en discuter avec les éditeurs, libraires, bibliothécaires, ni même avec les lecteurs.
L’article de Monsieur Busnel me heurte profondément, non pas seulement en tant que lectrice – je ne dis pas, volontairement, « lectrice de littérature jeunesse », car j’aime la lecture « tout court », j’aime les livres « tout court », et la littérature jeunesse est une littérature. Cette opinion réductrice de Monsieur Busnel, tous les libraires de secteurs jeunesse – et de bandes dessinées aussi – en font très souvent l’expérience. Les variantes sont nombreuses : « les livres sont trop beaux, trop chers pour un enfant» ; ce n’est pas de la vraie littérature ; le prescripteur ne veut pas de mangas parce qu’il n’aime pas « ça » ; pas de cet album parce que ces couleurs sont trop fades ; pas de ce livre parce qu’il est trop compliqué, trop étrange ; pas de ce roman parce qu’il est trop dur ou trop imaginatif ; pas de cet autre parce qu’il n’y a pas de « belles valeurs »… La liste est longue. Trop longue. Et le libraire essaie d’y insuffler un vent d’ouverture, de liberté. Un vent rempli de mots et d’images. Le libraire jeunesse vogue à contre-courant.
Le libraire jeunesse est un… libraire. À la sempiternelle question sur le métier, la réponse de libraire « et je lis surtout de la littérature jeunesse » donne souvent lieu à des « ah ? » étonnés, des silences, ou encore au condescendant – quand il n’est pas ouvertement méprisant – « ah, oui ? » Comme si le libraire lisant de la littérature jeunesse n’était pas, de ce seul fait, un libraire. Évidemment : vraie littérature, vrais libraires ; fausse littérature, faux libraires. Si l’on accorde quelque crédit à l’affirmation de Monsieur Busnel, je ne deviens donc qu’une suppôt d’une « invention marketing destinée à écouler une production souvent mièvre et à soutenir des maisons en mal de chiffre d’affaires ». La littérature jeunesse est pour lui une inexpression. Une poupée de cire. Et le libraire jeunesse aussi par conséquent.
Je suis libraire. Je lis de la littérature pour enfants. Elle me fait m’exclamer, parfois haut et fort. Parfois ses silences sont profonds, trop parfois. Parfois je ris, parfois non. Parfois, je hausse les épaules, parfois je me fâche. Parfois l’indifférence m’enveloppe. Parfois, je décortique les mots, les structures. Parfois je me bats, et me débats. Parfois j’explose, parfois les mots sortent telles des balles tirées à bout portant. La littérature jeunesse est littérature. Elle est un « parfois » aussi, tout comme la littérature dite générale. Elle n’est pas une poupée de cire.
Je ne suis pas une poupée de cire.
Mots-clefs : François Busnel, livres, ▪ Littérature jeunesse


Quel plaisir de lire quelqu’un qui défend ses convictions et assume son amour de la littérature jeunesse, qui est sans nul doute de la « vraie littérature ».
Chapeau Alice!
J’abonde!
Qu’est-ce que la « vraie » littérature?
Je suis une enseignante qui dévore la littérature jeunesse parce que j’aime ça, parce que ces livres permettent aux jeunes d’accrocher à la lecture et parce que nous ne sommes pas tous prêts à tomber dans Hugo, Zola, Verne et Stevenson dès nos premiers pas en tant que lecteur. Pour moi, la littérature jeunesse permet d’abord de découvrir le plaisir qu’il y a à tourner les pages et à plonger dans une histoire. Sans compter qu’on découvre souvent de petites merveilles dans ces étagères colorées des librairies et des bibliothèques.
Le grand plaisir est de la faire découvrir et de la partager, avec les lecteurs et… avec toi!
Merci! Il faudrait vous cloner ; on peut ? ;-)
Navrante condescendance de Busnel, hélas partagée par beaucoup, généralement vite pris en défaut lorsqu’on creuse un peu le sujet… Mais certains des meilleurs auteurs contemporains s’essayent à la littérature de jeunesse, et certains écrivains pour « grandes personnes » n’arrivent pas à la cheville d’une Marie-Aude Murail !
Voir aussi la réponse de Valérie Zenatti :
http://blogs.mediapart.fr/edition/bookclub/article/101210/lisez-de-la-litterature-jeunesse-francois-busnel
Tout à fait d’accord avec vous Élisabeth.
La réponse de Valérie Zénatti est magnifique, tout comme ses livres!