
Depuis quelques mois déjà, nous avons pu apercevoir sur les îlots des nouveautés les titres d’une nouvelle maison d’édition française, Manolosanctis. Lancée en 2009, celle-ci se définit en tant que « maison d’édition participative spécialisée dans la bande dessinée ». Qu’est-ce à dire ? Avant tout, que Manolosanctis est d’abord une plate-forme Internet où d’une part, les auteurs de bande dessinée peuvent diffuser leur projets en ligne, et d’autre part les amateurs découvrir de nouveaux talents. Mais aussi, que l’éditeur choisit certains de ces projets pour les publier en version papier, selon « un processus original combinant préférences des internautes et sélection éditoriale ».
Jusqu’à présent, après un démarrage timide l’été dernier, c’est une vingtaine d’albums qui ont déjà trouvé le chemin des librairies en l’espace de quelques mois, ce qui est énorme pour un jeune éditeur… Mais sur leur site, c’est plus de 2000 albums qui y ont déjà trouvé vitrine, en attente de fans et de critiques pour accéder à la publication ! Par contre, si on ne peut démentir le succès virtuel de l’entreprise, on se demande comment un éditeur sans locomotives, un éditeur ayant publié vingt albums qui pour l’instant n’ont récolté de toutes petites ventes, peut réussir à survivre sans se casser la gueule à brève échéance…
À cet effet, nous apprenons sur leur site que Manolosanctis carbure à diverses formes de mécénat : subventions du Centre national du livre et du réseau Recherche et Innovation en Audiovisuel et Multimedia, plus différentes levées de fonds ; le tout leur a permis d’atteindre le million d’euros de financement en moins de deux ans d’existence… Si nous pouvons donc comprendre ici que le développement d’une identité numérique forte peut s’avérer très utile à un éditeur pour aller chercher d’autres types de subventions, nous voyons aussi se dessiner un nouveau modèle économique où non seulement les choix éditoriaux sont fondés, selon une relative sécurité, sur une popularité déjà éprouvée sur la Toile, mais où cette même édition ne semble plus se réaliser à partir des recettes des livres vendus, mais au moyen de capitaux extérieurs.

Cette utilisation d’Internet – comme pépinière à nouveaux talents, certes -, mais aussi comme baromètre de rentabilité d’un projet n’est pas neuve. En fait, depuis l’arrivée en force des blogues BD au milieu de la dernière décennie, bon nombre d’éditeurs lorgnent dorénavant du côté de la Toile pour repêcher leurs auteurs (le label KSTR de Casterman, par exemple) – et à plus forte raison si les anecdotes quotidiennes que ces derniers publient attirent en masse les internautes -, lorsqu’ils ne se contentent pas tout simplement d’éditer en livre le contenu de ces blogues, ce qui soit dit en passant provoque parfois quelques inélégances… En effet, les barres de défilement des navigateurs donnent théoriquement accès à une page infinie, ce qui est loin d’être le cas de l’équivalent papier. Les ménagements alors opérés par les éditeurs pour concilier les supports font ressortir certaines inadéquations (marges indues, etc.), comme on a pu le voir dans la version papier de Mon petit nombril de Pascal Colpron.

Mais sinon, on peut voir que ces nouveaux modes de financement émergent lentement. Mentionnons le cas de l’éditeur montréalais Pow pow, qui non seulement offre ses albums en prévente avant impression, mais a aussi eu l’idée de proposer l’achat d’une place de figurant à ses futurs lecteurs pour aider à financer la production d’Yves, le roi de la cruise.
Un nouveau modèle est également à l’œuvre chez Sandawe, « tribu d’édition » qui invite les internautes à financer ses projets en en devenant actionnaires ! Car en finançant un projet (à partir de 10 €), chaque édinaute (selon le néologisme de cet éditeur-sans-en-être-un, car « L’éditeur, c’est vous ! »), gagnera, en fonction de la part qu’il aura investie, un bénéfice proportionnel sur une portion de 60% des revenus issus des ventes.

Par exemple, sur Maître Corbaque, le premier projet ayant recueilli les fonds nécessaires à sa publication, quelques 130 édinautes ont investi 19 000 €, soit en moyenne 150 € chacun. Si ce titre à 10,50 € se vend très bien (mettons 10 000 exemplaires), et sachant que le pourcentage d’une vente allant à l’éditeur est généralement de 10%, les 60% des bénéfices de Sandawe que se diviseront les édinautes s’élèvera à 6300 €, soit environ 50 € par tête de pipe ! C’est donc dire que pour que le pauvre édinaute ne puisse que rentrer dans son argent, chaque projet devrait se vendre à 30 000 exemplaires, ce qui est totalement irréaliste… Alors ? Actionnariat ou mécénat ?
* Addenda (26.04.11) : Patrick Pinchart, le directeur éditorial, a communiqué avec nous pour rectifier les chiffres : contrairement à ce qui a habituellement cours dans le milieu de l’édition (soit un bénéfice de 10% sur le prix de vente), la marge de l’éditeur Sandawe est de 39%, les frais de fabrication, de promotion et de structure, ainsi que les avances sur droits des auteurs étant inclus dans le budget d’origine.
Reste donc la crédibilité éditoriale de Sandawe. Hélas, Maître Corbaque, paru le mois dernier en librairie, ne constitue pas précisément la carte de visite idéale que cet éditeur aux dents longues aurait pu souhaiter… Car cette série de E411 et Zidrou parue à l’origine de 1998 à 1999 dans le Journal de Spirou n’est ni la plus mémorable, ni la plus originale du bel hebdomadaire de Dupuis, qui n’a d’ailleurs pas cru bon d’éditer la série ; à vrai dire, celle-ci lorgne bien davantage du côté des radotages de Raoul Cauvin que d’une révolution de la bande dessinée… Et que dire de sa maquette dépassée ! Maintenant, il faudra voir si les prochains projets publiés par Sandawe seront plus pertinents, mais il n’en demeure pas moins qu’un investisseur aurait largement plus à gagner même avec les Bons du Trésor !
Alors que L’association, l’étendard du modèle éditorial associatif en bande dessinée, bat en ce moment dangereusement de l’aile, verrons-nous l’avenir de la bande dessinée non plus dicté par des éditeurs, non plus même par des auteurs, mais par le bon peuple ? Verrons nous ce dont les gens ont envie triompher de ce que les gens de métier jugent bon (pour le lecteur) ?
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Néanmoins, pour revenir à Manolosanctis, cet éditeur vient de nous servir une petite fournée de titres de qualité. Heureusement, car les libraires craignaient de ne plus voir chez lui qu’un pâle ersatz de KSTR (dont la production est déjà largement inégale !), avec tous ces titres moyens qui se sont vite suivis et beaucoup ressemblés ces derniers mois : des scénarios pas très aboutis, des dessins mous souvent forgés sur le même moule. Dernièrement, on eût droit avec La traversée de Jérémie Royer à un récit post-apocalyptique si sommaire que l’histoire se clôt alors qu’elle n’a pas encore réellement débuté…
Mais il y a Thimoté Le Boucher, qui, s’il nous sert avec Skins party un thème classique (celui de la soirée de défonce adolescente qui tourne mal, très mal), le traite décidément avec brio. D’abord au moyen d’une mise en couleurs acidulée, aux contrastes audacieux ; ensuite avec une galerie de personnages bien typés, placés dans des situations où suinte le malaise, et finalement avec une construction chorale irréprochable, par laquelle tout ce beau monde sera tour à tour aspiré dans la même funeste descente aux enfers. Le style déjà mature de ce jeune homme de tout juste vingt-trois ans en fait un auteur à surveiller assurément.

Il y a aussi le premier tome de Luluabourg de Nicolas Pitz, récit d’errance où un adolescent fuit un père tyrannique et l’exténuant travail de bûcheron qu’il est forcé d’exécuter dans son village natal. S’il tente de démarrer une nouvelle vie indépendante à la ville, il doit après un temps rebrousser chemin à cause de la guerre, et se résigner à retourner vivre caché dans cette forêt utérine, à redevenir semblable à la bête… On pourrait reprocher au dessin de Pitz une griffe maniérée peut-être un peu trop dans l’air du temps, mais le constat s’oublie aisément à mesure que résonne la palette froide et boisée de l’auteur, et que s’enfilent les nombreuses scènes muettes qui camperont solidement les ambiances.
Finalement, on ne peut que jeter un regard ému à Branleur(s) de Tom et Jules Fradet, les aventures d’un pré-adulte placide devant retourner vivre chez sa mère en province. Là, il redécouvre son ancien camarade, maintenant rockeur gentiment attardé, fumeur de joints et amateur d’autos modifiées. Si le scénario, avec ses nombreux clins d’œils, s’apparente davantage à la tranche de vie, l’affection qu’on éprouve pour ces losers sympathiques, qui nous rappellent les Pauvres aventures de Jérémie de Riad Sattouf, emporte tout ! Et Branleur(s) marque également énormément de points avec sa réjouissante personnalité graphique, qui truffe le récit de gags visuels et impose un style plutôt inédit avec ses grouillantes images aux traits dédoublés…
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Maître Corbaque, t.1 : Que justice soit (mal) faite, E411 et Zidrou, Sandawe, 44 p.Skins party, Thimoté Le Boucher, Manolosanctis, coll. « Gomorrhe », 112 p. Luluabourg, t.1 : La naissance, Nicolas Pitz, Manolosanctis, coll. « Karma », 88 p. Branleur(s), Tom et Jules Fradet, Manolosanctis, coll. « Styx », 72 p.
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