Le Délivré
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6 mai 2011  par Eric Bouchard

Envie d’ailleurs

Aux lendemains de cette monumentale claque politique (bien que nous tentions habituellement dans Le délivré d’évacuer autant que faire se peut toute démonstration politique partisane – hormis celle en faveur du livre ! –, le fait que 80% du Québec ait voté contre le gouvernement conservateur nous permet d’avoir recours à ces termes en toute légitimité), voire même le soir même, plusieurs d’entre nous ont vu l’idée de trouver asile à l’étranger leur traverser l’esprit…

Qui au Vermont, qui en Suède, qui à Berlin ; Pétaouchnok et pas Petawawa ; plutôt Tombouctou que tomber plus bas. Spectre de la Loi C-32, tu nous effraies au point de nous faire vouloir prendre nos jambes à notre cou. Pour éviter d’avoir à avaler celui que nous préparent les néo-conservateurs, pourquoi ne pas partir en bateau ?

Ça tombe bien, c’est justement ce à quoi nous convie Emmanuel Lepage avec Voyage aux îles de la Désolation (et non, bien que le nom puisse le laisser croire, ça ne se trouve pas au Canada). À un voyage vers un lieu inconnu, donc, et plus précisément vers l’un des derniers endroits terrestres à avoir été découverts par l’homme. Là où quelques îles avaient donné aux explorateurs de la fin du 18e siècle, Yves Joseph de Kerguelen de Trémarec en tête, l’impression d’avoir découvert un nouveau continent, un mythique Éden austral.

Le talentueux dessinateur de La terre sans mal avait donc acquiescé à l’idée de deux amis, une journaliste et un photographe, de monter un dossier auprès de l’administration des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF) afin d’embarquer à bord du navire qui en assure le ravitaillement, le Marion Dufresne, et, qui sait, de réaliser un livre sur ce qui serait ramené du voyage. Mais sans trop y croire. Et voilà qu’un beau jour où il ne s’y attend plus – en fait, le jour où il est censé partir en vacances -, un coup de téléphone lui annonce qu’une place vient de se libérer et qu’il a une demi-heure pour décider s’il accepte de s’embarquer.

Voyager, oui. Mais l’idée de voyager à bord d’un navire, en elle-même, charrie un romantisme extraordinaire. Quel dépaysement que d’être à bord d’une coque de noix ballottée par une mer en furie, que d’assister au spectacle grandiose de l’immensité saline, que de perdre tous repères alors qu’autour de soi n’existent que ciel et horizon. Quelle sensation que d’emprunter, à l’ère « banale » de l’aéronautique, les braves voies anciennes des aventuriers maritimes, qui firent mentir l’idée d’une Terre plate.

Extrait de Transat

Lepage n’est évidemment pas le premier à accéder au fantasme. Il y a deux ans, paraissait Transat d’Aude Picault, où un avatar de la jeune dessinatrice décidait de prendre du recul par rapport à la sursollicitation et à une certaine superficialité de la société parisienne en s’embarquant pour douze jours de bateau à voile en plein océan. Voilà certes l’occasion de décrocher, mais aussi d’en ramener des images à couper le souffle, imbibées d’embruns et d’air iodé. On connaît le trait rond, tout simple, et plutôt économe d’Aude Picault. Mais il semble que le contact de l’océan ne puisse que générer des images fantastiques…

Et en effet, avec Lepage, les images nous submergent totalement. En une cent-soixantaine de pages, l’auteur y va du croquis pris sur le vif au rendu fouillé, du lavis noir et blanc à la couleur, y va de l’encre à l’aquarelle en passant par le pastel gras, pour nous livrer, sur le plan graphique, l’un des plus généreux récits de voyage jamais réalisés en bande dessinée. Lepage donne sans compter, et sur tous les tableaux : à son récit premier, celui des événements du voyage proprement dit, cette immense boucle nautique entre cinq îles et archipels, s’adjoint l’art du portraitiste : en effet, Lepage a réalisé d’innombrables portraits des personnes rencontrées en cours de route, naturellement insérés tout au long du récit. S’adjoint également le travail du dessinateur scientifique : à la manière des anciens explorateurs, Lepage croque et détaille faune et flore de ses lieux de passages, comme s’il eût accompagné Bougainville…

Et ce n’est pas tout, alors qu’on trouvera également chez lui le dessinateur passionné par la technique, qui cherche à rendre la complexité d’une machinerie, d’un appareillage, ou d’une ingénierie navale. Et enfin, le peintre. Qui n’hésite pas à consacrer une double page à une scène bouleversante, à un tableau choisi. Qui n’hésite pas non plus à délaisser un moment ses outils de dessinateur pour aller embrasser une riche picturalité.

Difficile de ne pas songer ici à d’autre mises en scène de la figure du dessinateur maritime, celles de Christophe Blain en tête. Ainsi d’Isaac, pirate malgré lui, chargé de « cartographier » le quotidien de ses compagnons de fortune, tandis que son capitaine, Jean Mainbasse, cherche en vain à ramener des images d’une terre au-delà de la pointe sud de l’Amérique.

Et à plus forte raison du protagoniste du Réducteur de vitesse, un étudiant en océanographie enrôlé, pour son service militaire, sur le cuirassé Le belliqueux, un titanesque rafiot dissimulant en son ventre une monstrueuse mécanique. Mais notre apprenti-timonier ne verra pas vraiment la mer ; du voyage, il ne subira que la promiscuité des cabines, le grondement assourdissant des machines, la saleté du cambouis et… le mal de mer.

La figure du dessinateur maritime est ici dissimulée : il faut plutôt la chercher du côté de l’auteur lui-même. En effet, Blain a revendiqué s’être inspiré de sa propre expérience de conscrit : ayant accompli son service militaire dans la marine, il a pu bénéficier, en raison d’une certaine tradition du reportage dessiné, d’une indulgence de ses supérieurs à ce qu’il profite de cette expérience pour croquer la vie à bord d’un navire (notons que le tout a d’ailleurs été publié sous le titre Carnet d’un matelot, chez Albin Michel). Après quoi, Blain a récupéré toute la grammaire graphique qu’il s’est constituée dans ses carnets militaires et l’a transcendée pour construire cet imaginaire surnaturel d’intérieur de navire de guerre dans Le réducteur de vitesse. Et si cet imaginaire est si torturé, c’est sans doute en raison du mal de mer chronique dont a souffert l’auteur durant son service, et dont il a tout naturellement affublé son personnage…

Extrait du Réducteur de vitesse

Pourtant, on ne sait par quel mystère Emmanuel Lepage nous livre un récit si lumineux, lui qui concède en avoir souffert aussi…

Quant à nous, parviendrons-nous à faire contre mauvaise fortune bon cœur, tandis que les valeurs québécoises risquent d’être fort secouées par quatre années de roulis, de tangage et de nausées diverses ?

* * *

Voyage aux îles de la Désolation, Emmanuel Lepage, Futuropolis, 2011, 158 p.
Transat, Aude Picault, Delcourt, coll. « Shampoing », 2009, 176 p.
Isaac le pirate (5 t. parus), Christophe Blain, Dargaud, coll. « Poisson pilote », 2001-05, 48 p. ch.
Le réducteur de vitesse, Christophe Blain, Dupuis, coll. « Aire libre », 1999, 80 p.
Carnet d’un matelot, Christophe Blain, Albin Michel, 1994, 90 p.


Un commentaire à cet article

  1. www.passemot.blogspot.com dit :

    Ne fuyons pas, ou alors par la lecture. Affirmons-nous plutôt. Il y a et aura des occasions.

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