Le Délivré
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19 janvier 2011  par Eric Bouchard

x élu Grand Prix d’Angoulême

 À chacune de ses éditions, le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême élit un Grand Prix. Cette récompense, ultime consécration au sein de la profession, fait entrer tous les ans un auteur vivant au sein de ce qu’on pourrait appeler le « temple de la renommée de la bande dessinée », alors que celui-ci est nommé président de la prochaine édition ; inutile de dire que le tout suscite invariablement son lot de spéculations jusqu’au dernier jour du Festival, et de coups de gueule suite à l’annonce ! En effet, pourquoi untel plutôt qu’un autre ? À l’invitation de Mathieu Forget, je me suis prêté à l’exercice dans le cadre de l’émission Bédéphilement vôtre, qu’il anime depuis 2007 sur les ondes de Radio-Montréal (CIBL 101,5 FM). Et dans une tentative de cerner la chose, j’ai choisi de m’essayer à trois angles d’approche, que je vous dévoile ici [1].

1. Approche « Aplusbégalix »

Pour ceux dont la mémoire ferait défaut, Aplusbégalix – nom propre où l’on reconnaît à la fois une équation à inconnues et l’humour « goscinien » – est un personnage du Combat des chefs, qui lance un défi à Abraracourcix dans le but d’annexer son village. Ce colosse, qui se définit lui-même comme un «gallo-romain» (un gallo-pin, diraient certains), vante les vertus de la saine cohabitation avec l’occupant, portant lui-même la tunique et les cheveux courts sous son casque à plumes. Vous l’aurez compris, cette première approche, qui se veut «mathématique», est aussi celle de la voie étrangère. En effet, si on regarde l’historique des Grands Prix d’Angoulême depuis 1999, on peut observer que se dessine une certaine régularité dans la logique d’attribution : un Non-français, deux ou trois Français, un Non-français, et caetera. Considérant que les trois dernières éditions du Festival ont couronné des têtes françaises, le jury des Grands Prix se retrouverait donc cette année confronté à la nécessité d’élire un auteur étranger. Mais de quelle nationalité ?

Depuis l’instauration des Grands Prix, nous avons eu droit à quatre Belges (Franquin en 1974, Jijé en 1977, Morris en 1992 et Schuiten en 2002), un Italien (Pratt en 1988), un Suisse (Zep en 2004) et un Argentin (Muñoz en 2007). Pour un festival qui se veut international, le pays de la bande dessinée brille par son absence ! Donc un Japonais. Mais qui ? Parmi les monstres sacrés encore vivants, Katsuhiro Otomo (Akira) semble s’être détourné du manga au profit de l’anime, et on a suffisamment tourné autour de Jirô Taniguchi, déjà récompensé pour Quartier lointain et Le sommet des dieux. Sinon, malgré toute l’importance historique et stylistique de Yoshihiro Tatsumi (fondateur du gekiga) et Taiyô Matsumoto (probablement l’auteur le plus important de la scène alternative), ceux-ci demeurent fortement marginaux pour le grand public francophone. Chez les auteurs justement plus grand public, on pourrait légitimement songer à Takehiko Inoue (Slam Dunk, Vagabond) pour son audace formelle, Naoki Urasawa (Monster, 20th century boys, Pluto) pour sa maîtrise scénaristique, ou Takeshi Obata (Hikaru no go, Death note, Bakuman), qui amène le genre shônen dans de nouvelles directions… En somme, le choix d’un auteur japonais s’avère un véritable panier de crabes, sans parler de la tâche logistique complexe que représenterait l’organisation de l’édition suivante du Festival sous l’égide d’un président Japonais…

Takehiko Inoue, Naoki Urasawa, Takeshi Obata, Daniel Clowes et Chris Ware

Tournons-nous alors vers cette autre contrée négligée, les États-Unis. Deux seuls Américains – deux monuments ! – ont jusqu’à présent été élus : Will Eisner en 1975 et Robert Crumb en 1999. Et Spiegelman a déjà reçu le Prix de l’album étranger pour chacun des deux tomes de Maüs. Le nom de Daniel Clowes ressort bien sûr, mais à mon avis, ce dernier glisse sur une pente descendante suite à ses débuts fracassants (Ghost world, Like a velvet glove cast in Iron, David Boring) en s’enfermant dans une veine misanthropique qui tourne rapidement à vide (récemment, les décevants Le rayon de la mort et Wilson). C’est donc Chris Ware qui s’impose. Ware est LE nouveau classique, et Jimmy Corrigan est perçu par de nombreux auteurs comme le Graal de la bande dessinée américaine. Pour sa recherche et ses obsessions narratives, pour son travail sur la page et la représentation, pour ses œuvres conçues comme des labyrinthes de mémoire, le travail de Ware sera encore lu et disséqué dans vingt ans, dans trente ans. Il y a clairement une fortune critique, une valorisation symbolique et intellectuelle autour de cet auteur, qu’on songe aux nombreux universitaires qui s’y intéressent ou aux essais qui lui sont consacrés (tel le récent Chris Ware : La bande dessinée réinventée de Jacques Samson et Benoit Peeters). Cependant, j’ai l’impression que son élection susciterait une grogne générale, alors que l’éternel taxage d’élitisme reviendrait en force ! « Chris Ware, c’est ennuyeux et déprimant, la bande dessinée est un médium populaire, gnagnagna… » Bref : pas d’épées et de femmes à demi-nues dans Jimmy Corrigan !

2. Approche « Sauvons les meubles »

Cette approche, celle de la dernière minute, consiste à filer le prix à un « vieux » qui aurait dû l’avoir depuis longtemps avant qu’il ne soit trop tard ! En nomination dans cette catégorie : Hermann, Andréas, François Bourgeon et Edmond Baudoin. [2]

Herman Huppen, Andreas Martens, François Bourgeon et Edmond Baudoin

Hermann, qui a fait ses premières armes sous l’épaule de Greg (avec Dany, Eddy Paape, etc.) est l’un des derniers grands anciens de la période franco-belge classique Tintin/Spirou. Mais plusieurs croient que cet auteur influent ne sera jamais nominé, même s’il le mérite largement, pour s’être fait des ennemis au sein de l’Académie des Grands Prix en ayant un jour dit tout haut ce que beaucoup pensaient du copinage qui y régnait, notamment sur l’octroi des prix à la bande des anciens de Pilote. Hermann, pas reconnu pour sa diplomatie (pensons à l’album Sarajevo-Tango, par exemple), a même dit qu’il refuserait le prix, ne s’investirait pas un instant dans le Festival si on le lui donnait…

Andréas est définitivement une personnalité forte et singulière du monde de la bande dessinée, en plus d’avoir produit une œuvre monstrueuse (une soixantaine d’album en trente ans de carrière), riche et complexe. Cependant, son travail demeure hermétique pour le grand public et l’étiquette du loner lui colle à la peau. De plus, son influence est surtout indirecte : pour un génie comme Marc-Antoine Mathieu, combien de ses suiveurs n’auront reconnu que l’aspect spectaculaire de ses découpages (planches hachées de cases étirées, superposées ou démultipliées), en négligeant leur profonde articulation signifiante au récit ? Car chez Andréas, tout est toujours fait sciemment.

Bourgeon est un autre de ces auteurs qui aura malheureusement, comme André Juillard dans le même registre, entraîné une génération plus ou moins heureuse de clones (pour ces deux auteurs, la collection « Vécu » chez Glénat en étant la triste illustration). Et s’il est revenu en force avec la suite des Passagers du vent, sa série maîtresse, en 2009, alors qu’on a retrouvé avec plaisir le dessinateur scrupuleux, le scénariste-recherchiste et le dialoguiste de talent qui laisse tout le monde derrière, on a néanmoins l’impression que la conjoncture est passée, gâchée par son interminable et douloureux procès avec Casterman : entre les tomes 2 et 3 du Cycle de Cyann, alors que Juillard vient de recevoir le prix, Bourgeon s’efface pour un hiatus qui durera huit ans…

Mon favori pour cette catégorie reste Edmond Baudoin, même si on sent poindre chez lui un certain essoufflement créatif… Le grand poète de la bande dessinée vieillit, et si sa sensuelle approche picturale reste inégalable, toujours aussi envoûtante, on ressent de plus en plus une impression de vide dans ses histoires. Reconnaissons que sa production après Le chemin de St-Jean (2002) est loin d’égaler celle des quinze années précédentes, où Baudoin se trouvait pour ainsi dire perpétuellement en état de grâce, alignant album fort sur album fort (et cueillant au passage quelques récompenses : Meilleur album en 1992 pour Couma Aco, Meilleur scénario en 1997 pour Le voyage et en 2001 pour Les quatre fleuves)… La reconnaissance viendrait-elle lui donner l’appui salutaire ?

Mathieu Sapin, « 50 ans d'Angoulême », L'éprouvette no.2, L'association, p.18-19.

3. Approche « Les astres sont alignés »

Des astres alignés, c’est bien ce dont il est question ; ne perdons pas de vue le caractère divinatoire de l’entreprise qui nous occupe ! Cependant, cette dernière approche, la synchronique, celle qui privilégie justement la conjoncture, sera introduite par une sérieuse mise en garde : récompenser des auteurs « jeunes » peut s’avérer dommageable, ceux-ci ayant souvent tendance à « lâcher » par la suite, comme l’ont illustré quelques cas ces dernières années. Zep (2003) semble avoir perdu la flamme avec Titeuf – les derniers tomes n’ayant définitivement plus le mordant des premiers – et s’est plutôt recyclé – avec talent, il faut le dire – comme scénariste (Captain Biceps avec Tébo, Chronokids avec Stan et Vince). Joann Sfar (2004) fait du Sfar : sur la vingtaine d’albums qu’il a publiés depuis, il s’est peu réinventé excepté avec Klezmer (2005-2007), quoiqu’il soit vrai qu’il lorgne aujourd’hui davantage  vers le 7e art (Gainsbourg, une vie héroïque). Lewis Trondheim (2006) a fortement réduit sa voilure par rapport à sa production pléthorique d’avant (à ce sujet, lire son Désœuvré, paru en 2005), et s’il s’est peut-être racheté avec Omnivisibilis, ne nous aura principalement donné que Les petits riens, une série qui reprend sur un mode comfort zone la veine autobiographique développée avec Approximativement, et un Spirou plutôt moyen (Panique en Atlantique). Dupuy-Berbérian (2008) nous ont-ils donné un bonne histoire depuis Inventaire avant travaux en 2003 ? Et Blutch (2009), s’il est revenu à la bande dessinée avec une suite au Petit Christian en 2008, semble lui préférer le dessin depuis longtemps…

Emmanuel Guibert, Pascal Rabaté et Manu Larcenet

Cela dit, mes trois nominés pour cette catégorie sont Emmanuel Guibert, Pascal Rabaté et Manu Larcenet. D’abord, Guibert a un parcours quasi sans faute. Excepté Brune, son premier album au style hyperréaliste sur lequel il a travaillé cinq ans et qui s’est soldé par un échec commercial, toutes ses œuvres ont laissé des empreintes indélébiles : La fille du professeur, Le capitaine écarlate, Les olives noires. Deux d’entre elles comptent même parmi les plus importantes de la décennie 2000 : La guerre d’Alan et Le photographe. De plus Guibert, renouvelle son approche graphique à chaque nouveau projet, et sa production pour la jeunesse (Sardine de l’espace, Ariol) n’est pas en reste ! Qu’est-ce qu’on pourrait reprocher à Emmanuel Guibert ? Rien ! Il est parfait…

Par contre, Rabaté a peut-être une chaleur, une tendresse que Guibert, plus analytique, possède moins. Car si Rabaté  moque souvent les travers des petites gens, c’est toujours avec affection. « On agace que ceux qu’on aime », comme le dit l’adage, et sa veine satirique, il la suit depuis longtemps ! Son œuvre comporte peut-être quelques albums plus mineurs, mais il ne nous en aura pas moins donné plusieurs bijoux : Les pieds dedans, Un ver dans le fruit, Ibicus, Les petits ruisseaux, Le petit rien tout neuf avec un ventre jaune… En ce sens Pascal Rabaté, en plus d’être un grand metteur en scène, crée aussi une œuvre attachante, ce qui lui donne des points supplémentaires…

Larcenet, quant à lui, est un auteur qui, essentiellement, s’émancipe, peaufine son approche avec les années : des ses racines punk et parodiques, et de ses influences trop manifestes (je vous avais parlé de son parcours d’auteur ici). Ne négligeons pas non plus qu’il est l’un des rares à fédérer, jusqu’à un certain point, le grand public et celui plus exigeant. Cependant, peut-être est-il encore un peu trop tôt ; en effet, Larcenet réussira-t-il à recréer une série de l’envergure du Combat ordinaire avec Blast, dont un seul tome est paru pour l’instant ? Si on le souhaite, il est encore difficile de poser un jugement sur cette œuvre. Pour cette raison et celles évoquées plus haut, mon choix s’arrête sur Pascal Rabaté.

Et sur l’ensemble ? Personnellement, je choisirais Chris Ware. Mais je doute qu’on le lui donne !

* * *

Évidemment, Angoulême, ce n’est pas que le Grand Prix. Vous pouvez visualiser ici l’ensemble des titres en compétition officielle, et les découvrir de manière plus approfondie en librairie, alors que les titres disponibles au Québec y sont spécialement présentés. Parmi les quelques manquants, signalons-en quatre à recevoir sous peu : deux versions françaises très attendues – Body World de Dash Shaw (Dargaud) et Toxic de Charles Burns (Cornélius), le premier tome de La marche du crabe d’Arthur de Pins (d’après son dessin animé éponyme) chez Soleil, et le retour de Daniel Ceppi avec un nouveau tome de Stéphane Clément (le précédent datait de 2003) au Lombard ; des autres que nous recevrons peut-être un jour, signalons L’homme qui se laissait pousser la barbe du surprenant Olivier Shrauwen (Actes sud / L’an 2) et deux titres (Le syndrome de Warhol et Melo Bielo) chez Desinge & Hugo & Cie, label pas encore exactement diffusé au Québec.

Les favoris de nos libraires sont à repérer à travers leurs tops de 2010, à (re)découvrir ici. Et les vôtres ?


[1] L’article qui suit reprend dans ses grandes lignes les propos tenu à l’émission du 16 janvier, que vous pouvez écouter ou télécharger depuis cette page.
[2] Pour les intéressés, le numéro 93 du magazine BoDoi consacrait un dossier aux « oubliés d’Angoulême ».

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Un commentaire à cet article

  1. Michel Jacques dit :

    Salut Eric,

    Je viens de tomber sur ton article d’hier à propos du Grand Prix d’Angoulême 2010. Comme d’habitude, tu fais le tour de la question avec maestria.

    Je vais piger aussi dans la catégorie «Les astres…» car Guibert, Rabaté et Larcenet sont des auteurs que j’affectionne beaucoup. Qui choisir ? Ibicus, Les petits ruisseaux, Le photographe, Les olives noires, La guerre d’Alan, Le combat ordinaire, Le retour à la terre, quels magnifiques moments de lecture !

    J’ai fait un truc idiot ! Je suis descendu au sous-sol compter mes albums de ces héros : Rabaté 10, Guibert 11 et Larcenet 20.

    Donc, j’y vais avec Larcenet. Pas juste pour la quantité, hein ? Blast, c’est quelque chose ! Je crois que les deux autres auront leur heure de gloire une année proche, du moins je l’espère.

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