
Carence de vert. Fatigue accumulée. Criant besoin de lumière. C’est sans doute ce qui caractérise la plupart d’entre nous à l’orée de ce printemps tant espéré qui s’éveille d’un long sommeil. Sur la Rivière des Prairies, non loin de la Librairie, la débâcle a commencé : dans la croûte glacée qui gelait l’onde dans le silence, s’ouvre une veine rieuse, un ruisseau frais et vif qui chasse vers l’Est les éclats blancs de la banquise. En longeant la grève de ce tableau vivant, on ne peut que savourer, comme à chaque année, les atours d’une renaissance bienvenue.
Et comme la saison livresque fait bien les choses, ces deux dernières semaines nous ont donné une dégelée de titres baignant dans ce thème salutaire. En effet, quelques bandes dessinées tombent à point nommé pour nous présenter des personnages qui d’une manière ou d’une autre amorcent une seconde vie.

C’est le cas notamment du Chanteur sans nom, tiré de l’oubli par Arnaud Le Gouëfflec et Olivier Balez. Qui était ce personnage masqué d’un loup noir, qui a charmé les publics des cabarets de la France de 1936 à 1945 ? C’est à cette question que tentera de répondre Le Gouëfflec suite à la découverte fortuite de ce drôle d’oiseau sur une compilation empruntée dans une discothèque de prêt. Après avoir écumé la Toile en vain, le scénariste lance une bouteille à la mer en publiant sur son blogue une note sur ce type dont il n’est fait mention nulle part… Deux mois plus tard, une vieille dame de 80 ans qui l’a bien connu poste un commentaire ému, et une correspondance s’ensuit. Puis un an après, une des anciennes flammes du chanteur publie à son tour un commentaire, qui ne manque évidemment pas d’intriguer Le Gouëfflec. Car avec deux témoignages, « c’était le signal qu’il y avait là une enquête à mener, et une histoire à raconter… »

Le Chanteur sans nom convie le lecteur à reconstituer la vie de ce fantomatique inconnu, proche ami d’Aznavour et d’Édith Piaf. D’entrée de jeu, on y assiste à la biographie à la première personne du Chanteur sans nom retournant tel un spectre hanter les lieux de ses gloires passées. Mais cette histoire se révélera rapidement double, car tel qu’évoqué plus haut, elle est aussi celle d’une enquête. Surviendra donc d’autre part le récit du scénariste sur son propre travail, celui-ci s’étant personnifié en tant qu’agent muet d’une enquête dont il accumule peu à peu les indices. Et tandis qu’à force de rencontrer des témoins et de colliger des preuves, l’existence du Chanteur sans nom – en fait un dénommé Rolland Avellis – se concrétise de plus en plus, le personnage du fantôme chantant, ne se contentant plus de son « autobiographie », viendra aussi hanter le récit de l’enquête elle-même, interrogeant le personnage-scénariste sur les motivations le poussant à réanimer son souvenir. Mais le personnage de Le Gouëfflec n’entend évidemment pas plus les propos du spectre à la voix d’or qu’il ne prend la parole dans cette histoire, où ce qui est recherché est avant tout de retrouver la voix endormie d’un disparu…

Cependant, Le chanteur sans nom ne s’illustre pas qu’au point de vue formel. Car Rolland Avellis dévoilera une personnalité contrastée : si les gens qui l’ont côtoyé ne pourront manquer de reconnaître en lui le filou alcoolique et paresseux qu’il était, ils s’en souviendront aussi pour son talent, bien sûr, mais surtout pour sa bonne humeur contagieuse, pour un être charismatique qui a semé la joie de vivre autour de lui. Et au final, il n’y aura pas que le lecteur qui aura le cœur chaviré de s’en rendre compte…

Autre renaissance : celle d’un tueur, et plus précisément celui dépeint par Anne-Laure Bondoux dans Les larmes de l’assassin. Car après que sa vie ait pris un second départ au cœur des pages de ce grand roman pour adolescents, voilà maintenant que son histoire trouve une nouvelle impulsion, graphique cette fois, alors qu’elle est librement adaptée sous les encres de Thierry Murat. Les larmes de l’assassin, c’est l’aventure inattendue d’un tueur à la chaîne, d’un homme dont la logique de survie repose sur l’assassinat. Parvenu au bout du monde, à l’extrême sud du Chili, « sur cette terre malmenée par le vent [où] même les pierres semblent souffrir », il souhaite mettre fin à sa cavale en se réfugiant dans une petite cabane habitée par un couple avec un enfant, auxquels il impose sa présence. Mais la tension ne quitte jamais l’assassin, qui bientôt n’en peut plus et tue froidement les parents… Sauf qu’il n’a jamais tué un enfant. Sauf que l’enfant n’a nulle part d’autre où aller.
Qu’adviendra-t-il de cette cohabitation pour le moins malaisée ? Se pourrait-il qu’en l’enfant, l’assassin conçoive une famille et prenne goût à une autre vie ? Plus troublant encore, serait-il imaginable que l’enfant voie naître en lui un père qu’il n’a plus ? Par son imagerie brute et dépouillée, par ses tons de terre et de pierre durs comme l’âme d’un barbare, par ses images sombres où la lumière tente de disputer sa place à l’ombre, Murat, s’économisant devant l’horreur, fait émerger l’indicible qu’on aurait jamais osé voir.


Quarante ans : le début de la seconde moitié d’une vie. C’est sans doute ce constat qui pousse le Shawiniganais d’origine Claude Auchu, designer graphique et spécialiste du branding, à entreprendre Une année en quarantaine, son premier projet professionnel de bande dessinée, un journal de « remise en question existentielle » qui ne manque pas d’évoquer dans son leitmotiv deux albums au ton particulièrement acide de Gérard Lauzier, Journal d’un jeune homme : « J’ai 18 ans, déjà ! Et qu’ai-je fait de ma vie ?! Rien !!! », et sa suite directe, Portrait de l’artiste, parue dix ans plus tard : « J’ai 28 ans, déjà ! Et qu’ai-je fait de ma vie ?! Rien !!! »
Donc « 40 ans… J’en ai fait quoi ? », se répète Auchu, alors qu’à mesure que s’égrènent les dates sur le calendrier, il débite au lecteur quelques-unes des tranches de vie et délivre quelques « préoccupations » de sa censée annus horribilis : entre autres, la température ou une visite à son fils qu’il voit tous les quinze jours et, surtout, son magasinage et sa consommation matérielle. Car le personnage ne manque pas de faire étalage de ses achats et d’afficher ses fantasmes bourgeois. Et s’il tente quelques critiques à l’encontre de la société américaine alors que – nœud du récit – il effectue un road-trip à moto de dix-huit jours aux États-Unis, son discours n’arrive pas à se hisser au-delà de lieux communs bien fades. En fait, à voir pulluler les logos corporatifs au sein des pages, on a davantage l’impression de lire, paradoxalement, un propos acculturé par le discours publicitaire, bien loin de toute dimension critique. À ce titre, c’est souvent dans le report du discours de l’autre que le récit livre ses meilleurs moments.
Et c’est pourtant dommage, car Auchu démontre une présence graphique de grande qualité : son style de dessin – d’un minimalisme synthétique bien maîtrisé – et ses « inventaires matériels » rappellent par moments le travail de Jochen Gerner, tandis que ses mises en page habiles et son utilisation intelligente de la bichromie sont tout sauf gratuites. Et là ressurgit de manière plus transparente le paradoxe précédemment souligné : on semble avoir sacrifié le contenu pour le contenant.

Car malgré son titre bien trouvé, on peine à dénicher dans Une année en quarantaine le recul existentiel auquel on se serait attendu ; on y trouve plutôt cette « autobiographie de proximité », à la petite semaine, tant décriée par Fabrice Neaud, Jean-Christophe Menu et consorts[1], dans laquelle l’auteur n’entretient qu’un rapport superficiel à l’œuvre. Pas que l’entreprise en elle-même soit condamnable, mais à défaut d’engagement intime réel ou de témoignage marquant, il semble que l’insertion d’une certaine dose de fiction soit parfois de mise pour mettre au monde un récit à saveur autobiographique digne d’intérêt…

Mais revenons-y, à la fiction, avec cette fois un « dégel » au premier degré : en effet, le tome un du Voyage de Ryu met en scène le difficile réveil du passager clandestin d’un voyage spatial, après un sommeil cryogénique de quarante ans ! Seul survivant d’une navette où une défectuosité est vraisemblablement survenue, il découvre à l’air libre une Terre méconnaissable, où la civilisation semble avoir cédé sa place à une nature mutante peuplée d’animaux étranges… Un cataclysme nucléaire ? Tout porte à le croire. Mais Ryu aussi semble avoir changé, lui qui se met spontanément à utiliser la théorie de la relativité lors d’une réflexion, bien qu’il ne l’ait jamais étudiée… Bizarre. Surtout que celle-ci lui permet de comprendre qu’au cours de son hibernation interstellaire, lors de laquelle ses fonction vitales ont été mises en veilleuse et sa température corporelle à zéro, c’est sans doute plusieurs centaines d’années qui se sont écoulées sur sa planète. La quête de Ryu consistera donc à tenter de retrouver une éventuelle société civilisée, pour le meilleur et pour le pire.
Dans ce shônen classique de 1971, Shōtarō Ishinomori (Kamen rider, Cyborg 009), en digne émule d’Osamu Tezuka qui l’a formé, nous présente un récit fidèle aux obsessions de son maître, où, sous une intrigue bon enfant, l’homme se voit confronté à ses propres failles, son orgueil et son arrogance, et ici à la science dont il a perdu le contrôle. À travers ses pages impulsées d’un dynamisme effréné, habitées de personnages ronds et fluides, toujours en mouvement, Le voyage de Ryu nous présente également de puissants tableaux d’une nature fantastique, mystérieuse et indomptable. Comme quoi, après l’hiver nucléaire comme après l’hiver tout court, l’impérieuse Nature reprend toujours ses droits.

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Le chanteur sans nom, Olivier Balez et Arnaud Le Gouëfflec, Glénat, coll. « 1000 feuilles », 116 p. Voir aussi la page Myspace du Chanteur sans nom, créée pour l’occasion. Les larmes de l’assassin, Thierry Murat d’après le roman d’Anne-Laure Bondoux, Futuropolis, 126 p. Une année en quarantaine, Claude Auchu, Les intouchables, 86 p. Le voyage de Ryu, t. 1, Shōtarō Ishinomori, Glénat manga, coll. « Vintage », 347 p.
[1] Consulter à ce propos « Autopsie de l’autobiographie » de Fabrice Neaud et Jean-Christophe Menu dans L’Éprouvette n°3 (L’Association, janv. 2007, pp. 453-472), et « Crise de l’autobiographie » de David Turgeon sur Du9.org (sept. 2010). Voir aussi la riche discussion qui suit ce dernier article.
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