Le Délivré
partager cet article

Article complet

4 avril 2011  par Le Délivré

Questionnaire d’auteur : Étienne Davodeau

Objet : un questionnaire d’auteur, quelque part entre ceux de Proust et de Pivot. Contenu : une quarantaine de questions, générales ou indiscrètes. Consigne : choisissez-en une dizaine, celles qui vous interpellent. Notre invité bande dessinée pour le mois d’avril : Étienne Davodeau.

Quel qualificatif décrirait votre bibliothèque personnelle ?

Bordélique. Longtemps, j’ai pensé que la fonction d’une bibliothèque était de classer les livres, pour les retrouver facilement. Depuis que la mienne déborde et se répand dans toutes les pièces de la maison, j’ai compris que sa fonction véritable était de perdre les livres. Le plaisir qu’on éprouve à remettre la main sur un ouvrage disparu depuis des années est incomparable.

Pourquoi êtes-vous auteur ?

Par fidélité à l’adolescent farouche que j’ai été, et qui, un jour, s’est juré de trouver un moyen de ne jamais aller travailler à l’usine ou dans un bureau. Pari partiellement tenu. Éviter les usines a été d’autant plus facile qu’elles ont pris soin de fermer. Les seuls bureaux que je fréquente sont ceux de mon éditeur. L’amour des livres et du dessin a fait le reste.

Pour vous, qu’est-ce que la création ?

C’est l’acte gratuit qui différencie l’homme de l’animal.
C’est l’acte mystérieux qui fait que là où il n’y avait rien, soudain, il y a quelque chose, de concrètement inutile et de fondamentalement indispensable.
Paul Auster dit que c’est une façon de se confronter chaque jour à sa propre stupidité.
C’est aussi une façon pas plus con qu’une autre d’occuper les quelques jours qu’on passe sur cette planète.

Comment choisissez-vous votre style de dessin?

Je ne choisis pas plus mon style de dessin que je n’ai choisi la forme de mon nez ou la taille de mes pieds. Il est un des éléments qui me constituent intimement.
Il n’est pas très spectaculaire, j’en conviens, mais c’est le mien et, même si parfois il m’exaspère, je l’aime comme il est.
Instable, fragile, il est l’objet de tous mes soins. Et en même temps, en tant qu’auteur de bande dessinée, je lui demande surtout de se mettre au service de mes récits. Il doit répondre présent tous les matins sans jamais se dérober ni faire le malin. Lui et moi entretenons donc des rapports rugueux, mais solides.

Davodeau côté fiction...

Quel regard posez-vous aujourd’hui sur vos premiers livres ?

Je tente de les oublier. Et j’y arrive presque.

Quelle importance accordez-vous à l’aspect matériel de vos livres ?

Longtemps, j’ai seulement demandé à mes éditeurs que le prix de vente des mes bouquins soient le plus bas possible.
Et puis – effet de l’âge ou d’un embourgeoisement perfide ? – j’ai pris goût, chez Futuropolis, mon éditeur actuel, au soin de l’objet.
Désormais, je cède aux charmes des papiers chaleureux et des reliures soignées.
L’arrivée du livre numérique me conforte d’ailleurs dans ces plaisirs coupables : un beau livre bien fabriqué sera toujours plus agréable à la main et à l’œil qu’un écran. Un livre, c’est un objet chaud et vivant.

Y a-t-il un de vos livres que vous recommenceriez ? Pourquoi ?

Aucun et tous.
Aucun, parce que mes livres sont la trace de ce que j’étais au moment où je les ai réalisés. Y revenir équivaudrait à tenter de remonter le temps. Impossible, et inutile. D’ailleurs je ne les relis jamais.
Tous, parce que chaque livre que je commence est nourri des regrets et des échecs du précédent. Donc oui, je recommence, en essayant de combler ces manques, de calmer ces colères. Le nouveau livre essaie d’effacer le précédent.
Bien sûr, le pire qui pourrait m’arriver serait donc de réussir complètement un livre. Mais je fais confiance à mes maladresses pour que ça n’arrive pas.

... et côté réel.

Quel personnage de fiction aimeriez-vous rencontrer ? Et que lui diriez-vous ?

J’aimerais assez boire un coup avec le Capitaine Haddock. Je lui demanderais ce qu’il fout, depuis toutes ces années, avec ce nigaud exaspérant de Tintin.

Que rêviez-vous de faire, enfant ?

Je rêvais de faire ce que je fais actuellement. C’est une situation improbable et singulière, à laquelle, bientôt quinquagénaire, je ne parviens pas à m’habituer tout à fait.

Quel est d’après vous l’avenir du livre et de l’imprimé ?

Le livre est la plus belle invention du genre humain. Objet simple, pérenne, autonome, magique, il ne disparaîtra qu’avec nous. Et encore. Imaginons qu’un crétin mal inspiré, mais détenteur de l’arme bactériologique, raye un jour l’humanité de la surface de la planète. Sur quoi devront se pencher ensuite les êtres venus d’ailleurs, qui voudront comprendre qui étaient ces imbéciles d’humains ? Au moins pour eux, faisons des livres.

Merci, Étienne Davodeau.

* * *

Le site de l’auteur
Dernière image : un extrait de Les ignorants, son nouveau projet.

Mots-clefs : , ,

Partagez :

Ajouter votre commentaire



Commentaire


© 2007 Librairie Monet