Le Délivré
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25 mai 2011  par Eric Bouchard

Polina : passage à la maturité pour Vivès ?

L'auteur, en dédicace à Nancy en 2009

En 2008, Bastien Vivès causait la surprise avec Le goût du chlore, un titre paru sous l’alors tout jeune label KSTR qui allait rafler l’Essentiel Révélation à la 36e édition du Festival d’Angoulême en janvier de l’année suivante, et par lequel il initie une veine narrative à laquelle il va se cantonner pour quelques albums. Car Vivès n’en était pas à son premier titre : il y eut d’abord Elle(s), un chassé-croisé amoureux de pré-adultes, qui, s’il séduisait par son aisance graphique, agaçait par le caractère juvénile de son obsession mammaire, et Hollywood Jan, sur un scénario de Mickaël Sanlaville, intéressante chronique du passage à l’adolescence d’un garçon tiraillé par ses amis imaginaires, passée peut-être un peu trop inaperçue.

Triple steppette

Cette veine narrative à laquelle le jeune auteur né en 1984 convie ses lecteurs, c’est celle de l’instant et de l’intime ; loin de récits très construits où foisonnent les péripéties, Vivès tient surtout à camper chez ses jeunes personnages, souvent coincés entre l’adolescence et l’âge adulte, les moments précis où s’éveillent chez eux différentes sentiments – l’amour et le désir en tête de liste – en détaillant les infimes variations de leurs comportements.

Ainsi, on pourrait résumer l’intrigue du Goût du chlore à peu de choses : une piscine intérieure – univers sobre, turquoise et utérin –, une jeune homme timide à qui l’on a prescrit la natation pour renforcer son dos, une fille sûre d’elle et séduisante, et l’esquisse d’une attirance naissante. En 144 pages souvent muettes, Vivès choisit plutôt de créer une tonalité d’ensemble, où, à travers la régularité des allers-retours des nageurs, le récit naîtra du silence et des non-dits, de l’ondoiement des corps dans la masse liquide, des efforts ténus de sentiments incertains qui cherchent à s’affirmer. Malgré ses qualités, Le goût du chlore ne s’affiche pas comme une œuvre aboutie ; mais il y avait là à coup sûr, du moins dans son esthétique, un essai à signaler, une certaine vague de fraîcheur qui venait mouiller la bande dessinée européenne.

Extrait de « Le goût du chlore »

S’il reste fidèle à ses obsessions, Vivès s’essaie à une nouvelle expérience avec Dans mes yeux où, en racontant l’attirance naissante d’un jeune homme pour une jeune étudiante qu’il observe travailler à la bibliothèque et qu’il finit par se risquer d’approcher, choisit de mettre en scène cette rencontre à travers le regard du garçon ; soit une narration visuelle en point de vue subjectif, où se confondent les regards du protagoniste et du lecteur.

Extrait de « Dans mes yeux »

Bien sûr, l’idée n’est pas neuve : on sait qu’au cinéma par exemple, quelques réalisateurs se sont livrés à l’exercice avec succès, ne songeons qu’au terrifiant La femme défendue de Philippe Harel (1997), histoire d’adultère dans laquelle un homme qui séduit une jeune femme se meut peu à peu en manipulateur sans que le spectateur ne puisse un instant lui échapper (car, rappelez-vous, le personnage principal, « c’est vous » !) Par la bande, on peut aussi évoquer le célébré Elephant de Gus Van Sant (2003), fiction construite autour du tristement célèbre massacre survenu au Columbine High School, dont certaines scènes égratignaient la réalité des jeux vidéo de type first-person shooter.

Mais pour revenir à Dans mes yeux, on y trouvera encore cette forme de collections d’instants chère à l’auteur, de même que dans Amitiétroite, son album suivant, portrait d’une jeunesse où relations amoureuses riment avec consommation sexuelle. En somme, dans ces trois albums, malgré leur audace narrative, les avis furent franchement partagés, tandis qu’on lui a surtout reproché les défauts de ses qualités, soit une insistance sur le style qui s’est peut-être faite au détriment des récits ; Vivès nous avait proposé des univers aux ambiguïtés finement ouvragées, mais peinant à dépasser une certaine superficialité comme à conclure autrement qu’en queue de poisson. « Bastien Vivès, c’est l’enfant illégitime de Marcel Proust et Pénélope Bagieu ! », pouvait-on lire sous la plume railleuse de Thibaut Soulcié dans le numéro de printemps 2011 de Jade

Un pas en avant

C’est là qu’arrive Polina. Dans ce joli pavé de 200 pages, si Vivès ne s’est pas départi de ses inclinaisons esthétisantes, il les a surtout judicieusement déplacées à l’arrière-plan pour mettre une bonne histoire à l’avant. Ainsi, l’idée de récit qui pouvait auparavant paraître chez lui étouffée par le style se voit maintenant renforcée par ce dernier.

Polina, c’est le dur apprentissage d’une danseuse de ballet classique en Russie, de ses premiers pas – virginale fillette de six ans – à l’académie Bojinski, jusqu’à sa vie adulte. Bojinski, c’est le grand maître au masque énigmatique, bouche dissimulée sous la barbe, regard invisible derrière les lunettes. Qui observe en silence. Qui ne parle que lorsqu’il le juge nécessaire – et avec intransigeance. Qui s’emploie de ses mains autoritaires à mesurer la souplesse ou rectifier la position d’un corps. Entre eux deux, c’est une curieuse relation, distante et ambitieuse, une quête de la perfection. Parfois d’apparence stalinienne, mais toujours faite d’estime mutuelle.

Cependant, Polina, c’est aussi le récit d’une jeune fille à la croisée des chemins. Car à son éducation ultra-stricte avec Bojinski, viendra se superposer celle, théâtrale, incompréhensible, de Madame Litovski, qui tente de déconstruire l’autre. Avant que ne chantent les sirènes de la danse moderne et l’appel de l’ailleurs…

Avec Polina, Vivès travaille encore sur l’instant, mais aussi – et c’est nouveau – sur la durée du temps. Et c’est sans doute ce qui lui permet d’atteindre une réelle profondeur. Loin de la simple virtuosité et des effets de manche, le récit auquel se mesure ici le lecteur est dense, émouvant, et plein de rythme, derrière une palette affichant pourtant une exemplaire sobriété. Blanc, gris chaud et noir ; lignes et masses rapides ; découpage discret : voilà l’essentiel du vocabulaire graphique de l’album. Pourtant, il y a une belle audace derrière ces images au caractère mi-achevé mais étonnamment vivaces ; et quelle fluidité graphique dans cette lecture… qui coule de source !

Un rare moment de liberté chez les apprentis-danseurs

Toutefois, on pourrait reprocher au trait de l’auteur de lorgner exagérément du côté de Blutch. D’abord, mentionnons que les bandes dessinées portant le thème de la danse ne sont pas légion, et que nous reviendra donc immanqua- blement à l’esprit l’onirique et déroutant voyage auquel le grand auteur strasbourgeois nous avait convié dans Vitesse moderne, dont les pages introductives capturaient le mouvement et la poésie de la danse avec un rare talent (bien que la référence dans le domaine demeure la magnifique série Subaru : Danse vers les étoiles de Masahito Soda !) Mais plus encore, la ligne fragile et « automatique » qu’utilise parfois Blutch trouve ici un dangereux écho chez Vivès, qui, s’il restitue moins les mouvements de la danse à travers les enchaînements de cases que l’a fait son maître postulé ou avéré, se sera néanmoins efforcé d’en saisir les formes. Car le propos de cet album n’est pas tant la danse en tant que tel que la relation de l’élève au maître, autour de laquelle l’univers de la danse est décor parfait, écrin idéal.

Là où Vivès capture les formes de la danse...

... Blutch en restitue le mouvement.

Nous pardonnerons donc ces « emprunts » pour aller à la rencontre d’un grand album, qui vient d’ailleurs de remporter le Prix des libraires Canal BD 2011 (les albums en nomination ici). Et gageons que ce ne sera pas l’unique distinction qu’il récoltera cette année.

* * *

Elle(s), KSTR, 2007, 112 p.
Hollywood Jan, sc. de Mickaël Sanlaville, KSTR, 2008, 132 p.
Le goût du chlore, KSTR, 2008, 135 p.
Dans mes yeux, KSTR, 2009, 136 p.
Amitié étroite, KSTR, 2009, 128 p.
Polina, KSTR, 2011, 206 p.
Vitesse moderne, Blutch, Dupuis, coll. « Aire libre », 2002, 80 p.

Depuis 2010, l’auteur réalise également Pour l’empire, en collaboration avec Merwan Chabane, un peplum aux accents fantastiques (2 t. parus dans la collection « Poisson pilote » de Dargaud).

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2 commentaires à cet article

  1. Michel Jacques dit :

    Salut Éric,

    Je viens de terminer Polina de Bastien Vivès. Moi qui adore me faire raconter des histoires, je fus ravi et captivé. Le monde de la danse classique est bien peu mis en bandes comme tu le dis, et je ne me souviens pas d’une autre BD sur ce thème spécifique. Malgré les tonalités de noir et de gris, Vivès nous offre un formidable roman graphique rempli d’émotions !

    L’histoire qui se déroule sur environ 20 ans est pleine de rebondissements. Les rapports de Polina (délicate enfant) avec l’implacable chorégraphe Bojinski (carrure massive, souvent vu de dos, yeux cachés par ses lunettes) sont très justes, de même que ses amitiés avec des camarades de danse. Moment fort parmi d’autres, quand Bojinski met «bas les masques» en enlevant ses verres (p. 187). On perçoit enfin la vulnérabilité de l’homme, je dirais même sa tendresse, dinosaure vieillissant comme il le dit lui-même. Enfin, le punch final est très touchant.

    Deux petits bémols. D’abord sur la révision du texte : p. 11, il y a une faute à la première case ; puis p. 165, on parle du centenaire de l’école de danse alors qu’à la p. 183 on dit 150 ans. Aussi, le choix artistique qu’a fait Vivès des traits de Polina m’a un peu agacé. Disons qu’il ne l’a pas gâtée avec ses grandes oreilles, le trait trop gras de ses lèvres et de la tache noire qui fait office de nez…

    Tu fais un rapprochement avec Vitesse moderne de Blutch. Graphiquement, le trait fin de Vivès est à des milles de l’amplitude de celui de Blutch chez qui on y sent presque les muscles saillir sous la chair. Mais l’héroïne danseuse de Blutch ne s’exécute que sur trois des 75 planches avec son «commendatore». Vivès, lui, nous amène à la salle de répétition sur près d’une trentaine de planches sur 200. Ses corps sont très stylisés et convenons que ce trait délicat s’adapte bien à la légèreté des ballerines. Malgré ce choix graphique, on perçoit l’effort, on entend presque les tendons craquer, on y voit même les fréquentes blessures aux pieds qui affligent les danseurs.

    En terminant, quel album étrange que ce Vitesse moderne de Blutch, onirique sinon psychanalytique… Je cite un passage critique de BDGest au sujet de cet album : «Comprendre n’est pas si important que se délecter de l’incompréhension, apprécier les destins qui s’entrecroisent, admirer la beauté du trait ou le mélange de couleurs. Trouver son chemin dans ce rêve chaotique devient un jeu, éviter les impasses, une obsession. C’est seulement à cet instant que le récit prendra un sens, celui qu’on voudra bien lui donner.»

    Comme c’est bien dit. Malgré le chaos du rêve, la magie de l’histoire opère, on s’y coule et c’est l’essentiel pour le bédéphile.

    Michel Jacques
    8 juin 2011

  2. Eric Bouchard Eric Bouchard dit :

    Bonjour Monsieur Jacques,

    C’est toujours un plaisir de lire vos commentaires éclairés !

    Je ne peux qu’être d’accord avec vous concernant la révision des textes, qui semble souvent de nos jours faite à la va-vite, dans Polina (quoi qu’il n’en soit pas l’exemple le plus flagrant) comme dans l’édition en général : le problème devient endémique. Ce qui n’arrivait que de manière exceptionnelle il y a encore quelques années s’est rapidement généralisé au point de devenir chose commune et banale ; aujourd’hui, les textes sont truffés d’erreurs. Les impératifs de rapidité liés à la rentabilité semblent faire en sorte qu’on n’accorde plus autant d’importance à l’intégrité et à l’irréprochabilité des textes. C’est bien regrettable, car c’est à partir des textes qu’on est censés apprendre à bien écrire. Et soit dit en passant, en tant que libraire, on s’empêche souvent de recommander des bouquins intéressants parce que l’éditeur y a laissé passer d’impardonnables coquilles.

    Votre observation quant à l’amplitude du trait de Blutch est très pertinente. Évidemment, Vivès a davantage tendance à coller à un système de trait qu’il conservera tout au long de l’album. Mais je considère tout de même que celui qu’il emploie dans Polina doit beaucoup à une « grammaire » blutchienne dans laquelle il aurait pigé…

    Effectivement, trois pages seulement sur la danse dans Vitesse moderne, qui a priori ne font pas le poids face à la somme qu’à réalisée Vivès. Comme vous le dites, son traitement graphique est approprié, et même souvent parlant. Ce que je voulais pointer, c’est que cet auteur nous emmène plutôt dans une « ambiance », un décor de danse, tandis que Blutch a vraiment fait danser ses deux personnages d’une case à l’autre ; à travers les ellipses, il y a une réélle « animation » des personnages, là où Vivès table plutôt sur une accumulation d’instants détachés.

    Je ne veux rien enlever à Polina, mais Vitesse moderne figure assurément parmi les albums que j’ai trouvés les plus fascinants, entre autres parce qu’il désobéit aux attentes qu’on se fait d’un récit. Vous parlez de « chaos du rêve », et, reprenant la balle au bond, je dirais même plus « logique du rêve ». Car, en effet, si logique il y a dans le rêve, celle qui semble gouverner le déroulement de son « récit », plutôt qu’un lien d’évènement à évènement ou de cause à effet, en est un de signifiant à signifiant (ce qui entre parenthèses se prête aussi à merveille à l’image)… Et effectivement, ça n’en reste pas moins un récit. N’a-t-on d’ailleurs pas dit qu’un rêve non-raconté est une lettre non-lue ?

    * Et tandis qu’on est dans le récit onirique, je me permets de vous proposer cette œuvre née d’une collaboration unique, celle de Salvador Dali et Walt Disney ; soit la mise en animation du fameux processus de « paranoïa critique » du peintre espagnol : http://www.youtube.com/watch?v=CfhT_-k8HlY

    PS : Sinon, moi ça m’a plu que Polina ne soit pas forcément gâtée par la nature ; ça fait changement ;) D’ailleurs, on a reçu aujourd’hui le premier tome de Beauté des Kerascoët, une série jeunesse qui joue justement sur ce thème…

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