
Cette année écoulée a été doublement importante sur le plan de la culture russe. Rappelez-vous : en novembre, les journaux commémoraient le centenaire de la mort de Tolstoï, et, quelques mois auparavant, on célébrait les cent cinquante ans de la naissance de Tchekhov. C’est pour moi l’occasion rêvée d’offrir un rapide aperçu de cette littérature qui me fascine tant.
De Tolstoï, je retiendrai Anna Karénine. Au-delà d’être un véritable chef-d’œuvre, ce roman représente un maillon essentiel dans le parcours de l’écrivain puisqu’il s’agit de sa dernière véritable œuvre d’art pur, écrite pendant la crise psychologique et spirituelle qui l’amènera bientôt à condamner en bloc toute manifestation artistique.

Léon Tolstoï photographié par Sergueï Prokoudine-Gorski
Présenté par l’auteur comme un ouvrage sur les relations maritales (l’ouvrage devait s’intituler Deux mariages, deux couples), Anna Karénine ne peut être réduit a une si brève définition. Fresque humaine complète, faite d’ombres et de lumières, ce roman touche chaque lecteur qui se reconnaît dans les sentiments peints avec brio par l’auteur. La force de ce livre, c’est son réalisme non moralisateur : aucun jugement de valeur n’est porté sur les personnages. Loin de jeter un regard culpabilisateur sur son héroïne, l’auteur fait de cette dernière une personne digne de pitié.
Lire Anna Karénine, c’est aussi partir à la découverte des éléments de la pensée théorique du grand Tolstoï. En effet, la question paysanne, l’idée de possibles réformes salutaires pour la société sont omniprésentes, développées par le personnage de Lévine qui figure l’alter ego de Tolstoï au sein de la fiction (Lev est d’ailleurs le premier nom de l’auteur). Une œuvre magnifique, comme seul un grand génie de la littérature pouvait en faire.
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Anton Tchekhov, tel que peint en 1898 par Osip Braz
Médecin de formation, nouvelliste à ses heures, Anton Tchekhov ne s’est jamais considéré comme un écrivain, et encore moins comme un écrivain de théâtre. Entré en littérature par la petite porte (il écrivait de courts textes satiriques pour des journaux moscovites), cet homme percevait son activité d’écriture uniquement comme un moyen aisé de nourrir sa famille. Il ne se doutait probablement pas qu’il serait l’un des dramaturges les plus reconnus des générations futures.
J’apprécie Tchekhov pour l’acuité avec laquelle il parle de notre société, et je dis bien notre société. Car même s’il écrit à propos de la Russie des années 1900, cet auteur parvient à faire surgir des émotions et des questionnements qui sont toujours ceux du monde actuel. Pour livrer un avant-goût de son œuvre dramatique, je parlerai de deux de ses pièces les plus célèbres.
« Nina : C’est difficile de jouer dans votre pièce. Il n’y a pas de personnages vivants. Tréplev : Des personnages vivants ! Il faut peindre la vie non pas telle qu’elle est, ni telle qu’elle doit être, mais telle qu’elle se représente en rêve. Nina : Dans votre pièce, il y a peu d’action, c’est juste un texte à dire ».(La mouette, trad. d’André Marcowicz et Françoise Moran)

Cet extrait de La mouette résume parfaitement la pièce de Tchekhov. Il s’agit d’un théâtre d’évocation, mettant en scène des personnages évanescents et une intrigue mince qui se réduit à peu de choses : Tréplev, jeune auteur de théâtre, aime Nina Zarétchnaïa. Il veut révolutionner les formes artistiques et écrit une pièce pour sa bien-aimée qui souhaite faire carrière sur les planches. Très vite, Nina va renier son amour, plus attirée par le charisme d’un écrivain reconnu. Que Comédie en quatre actes, le sous-titre de la pièce, ne nous trompe pas : cette œuvre est bel et bien à classer sous la rubrique tragédie. Caractérisée par une écriture parcimonieuse, laissant place aux silences et aux non-dits, cette pièce exprime le malaise d’une société, tourne autour de la désillusion, de la perte de tout espoir (d’ailleurs, mouette se dit tchaïka en russe, et se rapproche par sa sonorité du verbe tchaïat’, qui signifie espérer vaguement).

Enfin, last but not least, la dernière œuvre dont je souhaitais parler est en réalité ma préférée. Écrite en 1901 pour le Théâtre d’Art, la pièce Les trois sœurs raconte l’histoire de trois jeunes femmes originaires de Moscou, qui se sont installées dans un village de province avec leur père. Le premier acte s’ouvre sur un jour de fête, une année après le décès du père. Un régiment de militaires est arrivé dans cette campagne reculée, apportant la promesse d’un avenir heureux à Macha, Olga et Irina. Celles-ci projettent ouvertement de rejoindre Moscou, la ville idéale, le souvenir d’un passé lumineux et inoubliable. Mais petit à petit, à mesure que l’œuvre progresse, tout se détériore. Les contraires se côtoient et s’équilibrent : la vie et la mort, l’espoir et la désillusion, la révolte et la résignation. Tout comme dans La mouette, l’action est absente de la pièce, et la beauté de l’œuvre réside bien plutôt dans la symbolique qui s’en dégage et dans le lyrisme de l’écriture. Moscou figure une vie meilleure, qui se révèlera inaccessible. Elle exprime pleinement l’écart pouvant exister entre l’ambition de la jeunesse et la réalité insatisfaisante.
Tchekhov ne se soucie pas de hauts-faits, de situations extraordinaires : il fait du quotidien sa marque de fabrique. Et c’est sûrement pour cette raison que ses œuvres ont une portée tellement universelle. À la différence de ses prédécesseurs et contemporains, cet auteur ne se proposait pas de résoudre des problèmes éthiques, politiques ou philosophiques de son temps, mais seulement de les poser. Il pousse à réfléchir, et bouleverse les âmes au plus profond d’elles-mêmes.
Une des tâches du libraire consiste selon moi à ouvrir des portes sur d’autres cultures. Je vous invite donc chaleureusement à découvrir ou à redécouvrir ces grands classiques russes qui ont marqué l’histoire de la littérature et du théâtre.
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Anna Karénine, Léon Tolstoï, traduction d’Henri Mongault, Gallimard, coll. « Folio classique », 909 p. La mouette, Anton Tchekhov, traduction d’André Marcowicz et Françoise Moran, Actes sud, coll. « Babel », 216 p. Les trois sœurs, Anton Tchekhov, traduction d’André Marcowicz et Françoise Moran, Actes sud, coll. « Babel », 152 p.
Mots-clefs : Anna Karénine, Anton Tchekhov, classiques, La mouette, Léon Tolstoï, Les trois sœurs, littérature russe

Excellente chronique !
J’adore le théâtre de Tchekov mais je n’ai jamais « lu » de ses pièces.
Je vais sûrement tenter l’expérience.
Merci !