Le Délivré
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16 avril 2010  par May Sansregret

Voyage en uchronie

Il y a des genres littéraires, ou parfois certaines thématiques, qui apparaissent au lecteur comme une terre nouvelle à explorer. Un premier livre attise d’abord la curiosité et l’intérêt du lecteur, puis d’autres du même genre suivent, garnissant peu à peu la bibliothèque de ce dernier. De livre en livre, le lecteur se construit un véritable réseau, découvre des liens entre ses lectures et fait résonner du sens là où d’autres que lui n’auraient rien vu. Bref, le lecteur devient cartographe, traçant les contours d’un monde qui devient toujours plus familier pour lui.

Pour ma part, je voyage en uchronie. Je me délecte de romans uchroniques pour la jeunesse, découvrant les milles et une manière dont les auteurs jouent avec le genre. « Mais qu’est-ce que l’uchronie ? », demanderont certains. Rapidement, disons que c’est un genre à part entière qui s’associe à la science-fiction. Le terme, inventé par le philosophe Charles Renouvier au 19e siècle, s’inspire du mot utopie et se compose d’un U (qui veut dire non en grec) et de chronos (qui signifie temps). Il désigne un genre qui repense l’Histoire à partir de la modification d’un événement du passé. En d’autres mots, l’uchronie imagine l’Histoire telle qu’elle aurait pu être. Ce genre, vous vous en doutez, peut donner lieu à des romans fort originaux qui stimulent notre réflexion quant à notre implication individuelle et collective dans l’Histoire.

En 2008, le roman uchronique francophone pour la jeunesse bénéficie d’un espace où se déployer : la collection «Ukronie» chez Flammarion, créée par Alain Grousset. Ceux qui sauront de Pierre Bordage, le premier roman à s’inscrire au catalogue, est possiblement le premier roman francophone d’uchronie pure publié à l’intention du jeune public. Il met en scène un monde où Jules Ferry, le fondateur de l’école laïque et gratuite pour tous en France, a été fusillé avant la réalisation de ses projets. Le récit donne à voir les conséquences de cet événement, soit un XXIe siècle où seuls quelques riches privilégiés détiennent le savoir et l’accès aux technologies, et où le dernier espoir du peuple réside dans le réseau de la rébellion et ses écoles clandestines. À noter qu’un deuxième tome, Ceux qui rêvent, arrivera sur nos tablettes au mois de mai prochain. Mise à part cette série, trois autres titres constituent le présent catalogue de la collection, soit Divergences 001, Les fils de l’air et La reine des lumières.

Outre les titres de cette collection, l’uchronie est néanmoins présente en littérature pour la jeunesse, surtout depuis le XXIe siècle, période à partir de laquelle on assiste à un véritable boum, mais se déploie selon différentes modulations. Ces romans sont considérés à caractère uchronique puisque la mise en place de leur uchronie résulte d’un amalgame avec d’autres thèmes de la science-fiction, comme le voyage dans le temps et les mondes parallèles, ou encore avec le genre fantastique. Si la diversité marque le corpus des romans uchroniques pour la jeunesse, l’Histoire demeure toutefois au centre de chaque récit.

Souviens-toi d’Alamo! de Christophe Lambert combine voyage dans le temps et théorie des mondes parallèles ; il met en scène des pilotes de l’Armée américaine qui disparaissent dans le triangle des Bermudes avant de réapparaitre dans le ciel d’Alamo en 1836, soit en plein cœur de la guerre d’indépendance du Texas ! Les soldats y rencontreront même Davy Crockett ! Tout au long du récit, le lecteur se délecte de la réflexion des personnages concernant leur implication dans le cours de l’Histoire et la construction d’un meilleur avenir. Dans sa postface, l’auteur départage le vrai du faux chapitre par chapitre, ce qui donne au récit un deuxième souffle, car le lecteur se remémore ce dernier avec une nouvelle perspective.

Les romans de Fabrice Colin, Le réveil des dieux et la série que forment La malédiction d’Old Haven et Le maître des dragons, appartiennent quant à eux au genre fantastique. L’auteur y crée des mondes de toutes pièces où s’amalgament faits réels, magie, mythes, personnages historiques réels et bêtes fabuleuses. Dans le premier roman, l’Angleterre est devenue toute-puissante grâce à une pluie de comètes qui s’abattit sur ses côtes, par laquelle les anglais découvrent alors l’antélium, une roche extraterrestre d’une énergie impressionnante. Grâce à elle, l’Empire britannique vient en aide au Japon, victime d’une épouvantable catastrophe naturelle, et en profite pour envahir le pays. Le récit se déroule donc en pleine crise politique, alors que seul Errol Steel, un jeune Britannique, pourra sauver Tokyo menacé par un nouveau cataclysme. Le texte de Colin est vif et haletant : on vit le conflit presqu’en temps réel avec le héros, et le Tokyo en déroute qui y est mis en scène coupe littéralement le souffle au lecteur !

Le rythme se fait plus lent dans La malédiction d’Old Haven, où le temps prend une autre dimension : en fait, on lit les mémoires d’une jeune femme impliquée malgré elle dans un moment clé de l’Histoire de son monde. À l’image de ses personnages, l’écriture de Colin se fait ici envoûtante, tout particulièrement au cours du prologue, dont voici un court extrait :

Je repense à l’année où tout a commencé, bien avant ma naissance. Je repense à la façon dont les événements se sont précipités et entremêlés pareils aux thèmes d’une violente symphonie, et me voilà projetée cinquante ans en arrière. Brusquement, je réalise que, si toute cette histoire devait se jouer à nouveau, sous mes yeux ou ailleurs, rien, pas un seul mot n’en serait changé. Parce que les hommes avancent ainsi : courbés sous le joug du destin, soumis à un entrelacs de causes et de conséquences si complexes qu’ils se révèlent incapables, tant qu’ils n’ont pas vécu, de percevoir le sens secret des choses. (p. 9)

L’uchronie mise en place par l’auteur vient justement d’un entrelac de causes et de conséquences  qui divergent d’avec notre propre histoire. Des extraits de livres et de journaux encartés à travers le récit (par l’héroïne Mary Wickford) informe le lecteur de certains événements historiques. Le monde où elle évolue est dur, car l’Inquisition y fait régner la peur, tant en Europe qu’en Amérique. À la grande joie du lecteur, Mary Wickford n’est pas la seule à avoir écrit ses mémoires : son compagnon Thomas Goodwill a fait de même…

Denis Côté a aussi recours au fantastique dans son roman à caractère uchronique L’empire couleur sang. Il octroie l’immortalité à Cagliostro, rend puissantes les séances de spiritisme de Gérard de Nerval, Alexandre Dumas et Victor Hugo, et réveille la déesse Sekhmet en plein Québec de 1837 ; un délire savoureux ! Au fil des péripéties, le lecteur se fait complice de l’auteur et se prend au jeu. Seule ombre au tableau : il est possible que ce roman ne connaisse jamais de suite, et ce malgré une fin où tout commence… Mais il vaut malgré tout le détour !

* * *

Bref, lire des romans uchroniques relève d’un véritable jeu où la connivence avec l’auteur est manifeste. Je vous y invite avec grand enthousiasme !

Bibliographie

Ceux qui sauront, Pierre Bordage, Flammarion, coll. « Ukronie », 2008, 344 p.
Souviens-toi d’Alamo !, Christophe Lambert, Mango, coll. « Autres mondes », 2002, 201 p.
Le réveil des dieux, Fabrice Colin, Hachette, 2006, 309 p.
La malédiction d’Old Haven, Fabrice Colin, Albin Michel, coll. « Wiz », 2007, 635 p.
Le maître des dragons, Fabrice Colin, Albin Michel, coll. « Wiz », 2008, 619 p.
L’empire couleur sang, Denis Côté, Hurtubise, coll. « Atout », [2002] (2007), 337 p.

Pour en savoir plus sur l’uchronie et pour consulter une bibliographie de plus de mille œuvres, vous pouvez consulter les ouvrages suivants :

L’uchronie, Éric B. Henriet, Klincksieck, coll. « 50 questions », 2009, 262 p.
L’histoire revisitée : panorama de l’uchronie sous toutes ses formes, Éric B. Henriet, Encrage et  Les Belles lettres, coll. « Interface », 1999, 222 p.
« Pourquoi écrit-on une uchronie ? » dans Revue électronique Intermédialités, no 2 : Réinventer l’histoire : l’uchronie, Éric B. Henriet, 2007.

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Un commentaire à cet article

  1. Richard dit :

    Une superbe chronique !!!!
    Tout à fait intéressant.
    Cette présentation devrait être envoyée aux bibliothécaires et aux enseignants de français de nos écoles secondaires.
    Un genre peu connu dans nos écoles; mais il devrait passionner les adolescents !!!
    Bravo May !!!

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