Le Délivré
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5 novembre 2010  par David Murray

Vive l’indépendance ! L’édition selon André Schiffrin

Pour célébrer ses 15 ans, la maison d’édition Lux éditeur invite pour deux conférences l’éditeur et auteur André Schiffrin, une des figures de proue de l’édition indépendante. Fils de Jacques Schiffrin, fondateur de la Pléiade, ce franco-américain a œuvré pendant 30 ans au sein de la prestigieuse maison d’édition américaine Pantheon Books, où il a contribué à faire connaître certains grands penseurs radicaux de la gauche comme Foucault, Sartre ou Chomsky. Depuis 1991, il dirige l’une des maisons les plus en vue dans le milieu anglo-saxon de l’édition indépendante, The New Press.

André Schiffrin

André Schiffrin

De la défense des petits éditeurs, André Schiffrin en a fait son combat. Pourfendeur de la logique néo-libérale appliquée au milieu de l’édition, il n’a eu de cesse d’en déplorer les effets néfastes à travers ses écrits. Dans son ouvrage L’édition sans éditeurs paru en 1999, il illustrait déjà quelques-uns des effets de cette doctrine libérale sur la diffusion de la culture. Selon Schiffrin, cette logique a détourné les éditeurs de leur raison d’être puisque, dit-il, « toute la question est de savoir choisir les livres qui vont faire un maximum d’argent, et non plus ceux qui correspondent à la mission traditionnelle de l’éditeur. » Dans cet essai, il déplore aussi ce que le quotidien espagnol El Pais appelle la « censure du marché ». Les financiers et commerciaux ayant maintenant le monopole des comités éditoriaux des éditeurs, ce qui est recherché est la rentabilité au détriment de la qualité ou du risque assumé de faire connaître de nouveaux auteurs. Ainsi, de l’expliquer Schiffrin, « ce qui est recherché c’est l’auteur connu, le thème à succès, et les nouveaux talents où les points de vue originaux et critiques trouvent difficilement leur place dans les grandes maisons. »

Cette logique néo-libérale a aussi accentué la pression sur les grands groupes de l’édition pour qu’ils dégagent des bénéfices qui sont largement au-dessus de ce qui était jusque-là la norme dans le milieu. Comme il l’explique : « Pour satisfaire ces demandes [de bénéfices accrus], les éditeurs ont complètement modifié la nature de ce qu’ils publient. Tout le système repose sur les best sellers, et les énormes avances payées aux auteurs représentent ce qu’il faut pour accrocher les « locomotives » qui sont supposées tirer le reste du train. Mais progressivement les wagons de passagers disparaissent, et les locomotives n’ont souvent pas la puissance pour aller jusqu’au bout du chemin. D’énormes avances sont passées en pertes, de gigantesques déficits se creusent, et les éditeurs sont obligés de tailler dans le vif encore davantage, d’éliminer tout ce qui n’est pas best seller, de rogner ce qui reste des budgets de lancement et de publicité des « petits » livres, pour tenter une fois de plus leur chance avec un Jeffrey Archer ou un Danielle Steel. D’après la presse britannique, les récents licenciements chez HarperCollins à Londres étaient directement liés à l’échec d’un livre pour lequel une avance de 35 millions de livres avait été versée à Archer. »

En 2005, il poursuivait sa réflexion avec Le contrôle de la parole, toujours paru aux éditions La Fabrique. Il y abordait notamment le sort réservé aux librairies indépendantes dans cette course aux profits générés par l’industrie culturelle. Ayant vu des parts importantes de marché lui échapper avec l’essor des grandes chaînes, ces dernières se voient à leur tour menacées par la montée des « discounters », ces Wal-Mart, Costco et autres qui vendent à des prix que ne peuvent concurrencer les acteurs traditionnels de la vente du livre. Ce phénomène nuit selon lui à biblio-diversité et fait en sorte que « de plus en plus, les livres sont vendus par des commerciaux et non par des libraires et les règles qui s’appliquent aux lessives et aux chaussettes sont étendues aux livres et aux disques. » Ainsi, ironise-t-il, « Peut-être verra-t-on bientôt des éditeurs louer des espaces dans les grandes surfaces, comme Chanel et Dior dans les grands magasins du monde entier. » Ce qui aurait naturellement pour effet de reléguer aux reliques du passé les libraires traditionnels.

Mais André Schiffrin ne fait pas que désespérer devant l’état de plus en plus uniquement mercantile du monde de l’édition. Comme en témoigne son travail avec The New Press, une multitude de petits éditeurs continuent de miser sur le signifiant plutôt que sur le purement rentable. Dans un article paru dans Le Monde diplomatique, il expliquait comment de petites structures indépendantes réussissent à faire entendre leurs voix et à se faire ainsi les garantes de la démocratie. Il donne entre autres exemples celui de la guerre en Irak. Constatant que durant les deux premières années suivant le déclenchement du conflit, « aucune des maisons appartenant aux groupes les plus importants – les cinq premiers contrôlent 80 % des livres à large diffusion – n’a sorti un seul ouvrage critique sur la guerre et la politique étrangère de M. Bush », il rappelle que c’est du côté des petites maisons indépendantes que l’on a pu trouver des voix discordantes. Pourtant, souligne-t-il, un public anti-Bush existait bel et bien, comme en fait foi un ouvrage du linguiste Noam Chomsky paru peu après le 11 septembre par le petit éditeur Seven Stories, qui s’est écoulé à 300 000 exemplaires en quelques semaines.

André Schiffrin relève que c’est seulement après le succès de petits éditeurs que les gros joueurs ont décidé d’emboîter le pas, produisant à leur tour des best-sellers critiques de l’administration Bush. D’où l’importance, selon lui, des éditeurs indépendants pour alimenter le débat démocratique. Il cite à ce propos les exemples des Agone, Démopolis, Syllepse, La Fabrique, Raisons d’agir, Amsterdam ou Aden pour le vieux continent, auxquels nous pourrions nommer Lux, Écosociété ou Liber pour le Québec. Un exemple édifiant de ce rôle joué par les petits éditeurs que rappelle André Schiffrin est celui d’Eric Hobsbawm et son Âge des extrêmes. Schiffrin en avait assuré la publication en anglais en 1990, après quoi il fut traduit dans des dizaines de langue… mais pas en français ! En effet, les grands éditeurs de l’Hexagone ne jugeaient pas à propos d’offrir au lectorat francophone cet ouvrage d’un communiste, pourtant reconnu comme l’un des grands historiens du 20e siècle. Ce n’est qu’à la suite d’une campagne menée par Le Monde diplomatique qu’un petit éditeur belge, Complexe, entreprit d’en assurer la traduction. L’ouvrage est devenu depuis un best-seller et une des références incontournables sur les ouvrages d’histoire synthèse du 20e siècle.

Conscient que les moyens d’assurer la pérennité des petits éditeurs sont loin d’être évidents, André Schiffrin voit tout de même des signes prometteurs à travers diverses initiatives qui prennent forme ici et là, comme ces maisons d’édition qui ont décidé de lancer leur propre revue. Il rappelle aussi que « le principal atout de ces petits éditeurs est qu’ils n’ont pas besoin d’un gros capital. » Comme nous le démontrent chaque jour nombre de petites maisons d’édition, on peut en effet mettre sur pied un très bon catalogue avec des moyens modestes. Comme quoi, l’édition peut toujours fonctionner comme elle l’a toujours fait, à savoir de manière artisanale.

Mais il reste que plusieurs éditeurs tirent toujours le diable par la queue et leurs artisans survivent avec des salaires qui se situent bien souvent au plus bas de l’échelle. Parmi les pistes qu’évoque Schiffrin pour permettre à ces éveilleurs de conscience de souffler un peu, il mentionne par exemple l’utilisation d’un espace universitaire ou communautaire pour économiser sur le loyer. Sur un autre registre, il présente ce modèle fort original d’Ordfront, à Stockholm, qui « a mis sur pied une coopérative de lecteurs d’environ trente mille membres qui paient une modeste cotisation annuelle de 20 euros. » Que 10 % des membres achètent un livre et voilà les frais de la maison amortis. Sinon, il cite l’exemple de sa propre maison d’édition, constituée en OBNL, seule façon selon lui de travailler dans le milieu sans compromettre la qualité intellectuelle. Comme quoi, souligne-t-il, « le fait que les périodiques et les éditeurs de livres appartiennent à des fondations indépendantes, sans but lucratif, ou à des coopératives, peut s’avérer le moyen le plus prometteur de préserver une autonomie politique et culturelle. » Un modèle pour l’édition que l’on pourrait aussi, propose-t-il, étendre à la presse, qui elle aussi voit son autonomie menacée par des impératifs économiques et financiers.

Ces quelques propositions – et tant d’autres – sont explicitées dans son dernier ouvrage, L’argent et les mots, paru au printemps dernier. Des pistes qui ont pour but de sauvegarder l’édition indépendante et de contrebalancer les logiques néo-libérales, dont les effets se traduisent par un appauvrissement de la production culturelle et intellectuelle, et par conséquent par un appauvrissement du débat démocratique et de la diversité culturelle.

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  1. L’édition sans éditeurs. André Schiffrin. La Fabrique, 94 p.
  2. Le contrôle de la parole : L’édition sans éditeurs, suite. André Schiffrin. La Fabrique, 91 p.
  3. L’argent et les mots. André Schiffrin. La Fabrique, 103 p.
  4. L’âge des extrêmes : histoire du court XXe siècle, 1914-1991. Eric J. Hobsbawm. Complexe/Le Monde diplomatique, coll. « Historiques », no.132, 810 p.

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