Le Délivré
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25 juin 2010  par Eric Bouchard

Encore un effort

Le cheval blême de David B. inaugure en janvier 1992 la collection «Ciboulette» de L’association, qui a popularisé le format roman en bande dessinée.

En janvier 1992, paraît le premier album de la collection «Ciboulette» de L’association, qui a popularisé le format roman en BD.

Les indépendants : un vocable qu’on entendait à tout moment il y a quelques années, alors qu’ils renversaient l’édition mainstream ; mais aujourd’hui, qu’en est-il ? Quelle est leur importance, leur nécessité ?

Rappelons les faits : les années 80 voyaient la bande dessinée plongée dans une crise éditoriale, alors que le marché de la prépublication s’écroule (disparition des magazines Tintin, Pilote, Métal hurlant, Circus, etc.) devant celui, naissant de l’album. Mais en disparaissant, les revues emportent avec elles dans la tombe les bancs d’essais des auteurs débutants et les expérimentations qui n’étaient pas forcément soumises à des impératifs immédiats de rentabilité ; le public cherchait avant tout l’esprit d’une revue où cohabitaient une diversité d’auteurs. Par contre, il en allait tout autrement pour l’édition d’albums : les éditeurs ne veulent pas prendre le risque de miser sur un auteur novice et se réfugient dans les valeurs éprouvées. La décennie 80 fut donc celle du règne de la bande dessinée d’aventures standardisée, avec sa pointe d’érotisme nécessaire… Déjà, certains éditeurs étaient nés en réaction à cet immobilisme : le Futuropolis original  ou Magic Strip, par exemple, qui proposaient des politiques éditoriales davantage centrées sur le travail d’auteur. Hélas, ces structures ambitieuses n’auront pas survécu à la crise.

Affiche de l’adaptation cinématographique de Persepolis de Marjane Satrapi (2007)

Affiche de l’adaptation cinématographique de Persepolis de Marjane Satrapi, sorti en salles en 2007.

Il faudra attendre 1992 pour que, sur les cendres de Futuropolis, naquisse la bien-nommée L’association, formée par des auteurs dont les démarches personnelles originales ne trouvaient aucun écho chez les éditeurs alors en place, avec le succès que l’on sait. En quelques années, de nombreuses maisons alternatives envahiront le paysage (Ego comme x, Cornélius, Fréon ou Atrabile, pour n’en nommer que quelques-unes), formant un véritable mouvement. Cette nouvelle école place les auteurs au pouvoir, affiche sa prédilection pour le noir et blanc comme choix artistique (et non comme contrainte économique), pour les livres-objets, pour la diversité des formats. Le succès culmine dans la première moitié de la décennie 2000 avec Persepolis, alors qu’à ce moment une bonne partie de l’activité du Comptoir des indépendants, qui diffuse le gros de ces petits éditeurs en Europe, tourne autour de la manutention du best-seller de Marjane Satrapi.

Voyant une partie du marché leur échapper, les gros éditeurs finissent par réagir en mettant sur pied des collections sur mesure pour accueillir les artistes de la scène indépendante : «Poisson pilote» chez Dargaud, «Écritures» chez Casterman ou «Bayou» chez Gallimard par exemple, tandis que ce dernier s’associe de plus à l’éditeur de fantasy Soleil pour ressusciter Futuropolis.

Image d'un transfuge : Lapinot passe, à l'instar de son créateur, Lewis Trondheim, chez les grands éditeurs.

Image d'un transfuge : Lapinot passe, à l'instar de son créateur, Lewis Trondheim, chez les grands éditeurs, et subit le remodelage nécessaire.

Résultat : la génération des auteurs indépendants n’aura jamais joui d’une diffusion aussi large, certains imposant même leur noir et blanc chez les majors. Mais ces auteurs le sont-ils toujours, indépendants ? Cette ouverture économique s’est-elle effectuée sans sacrifices ? Si le public est heureux de retrouver ces auteurs de manière plus accessible chez les grands éditeurs, n’y a-t-il pas un biais qui s’est installé dans leur production ? N’y a-t-il pas apparence de liberté alors que ces auteurs exécutent un travail sur mesure pour des collections… formatées pour eux ?

Et pendant ce temps, qu’arrive-t-il aux indépendants, alors que la majorité de leurs auteurs, attirés vers de plus verts pâturages, les désertent ? Comment l’édition indépen- dante parviendra-t-elle à réacquérir sa valeur symbolique, à se repositionner, à réinventer encore le marché ? À l’heure actuelle, il est difficile de répondre à la question alors qu’elle fait face à de nombreuses difficultés.

En premier lieu, ses organes de diffusion périclitent. Par exemple, les principaux éditeurs qui faisaient la force du Comptoir des indépendants en Europe le quittent les uns après les autres (Cornélius pour Harmonia Mundi ou Ego comme x pour Flammarion, alors que L’Association et Atrabile passaient récemment chez Belles Lettres Diffusion, qui n’a pas d’antenne au Québec !) Deuxièmement, les ouvrages deviennent de plus en plus inabordables, et peuvent difficilement supporter la comparaison avec des «produits similaires» : alors qu’un roman graphique peut se vendre 30$ chez un grand éditeur, il est souvent 50% plus cher chez un petit.

Qui paiera 79,95$ pour la traduction française d'American Elf de James Kochalka alors que la version originale se vend 31,50$ ?

Qui paiera 79,95$ pour la traduction française d'American Elf de James Kochalka alors que la version originale se vend 31,50$ ?

Troisièmement, la stratégie commerciale de leurs diffuseurs pique du nez alors que les conditions d’envoi des nouveautés se fragilisent dangereusement. En cherchant à minimiser les risques, ceux-ci ne commandent plus que de toutes petites quantités aux éditeurs ; pour peu qu’un des ces bouquins jouisse d’un engouement en librairie, il devient aussitôt manquant chez le diffuseur, souvent pour plusieurs mois, condamnant d’office un éventuel succès. Et toujours dans l’optique de réduire ces risques au maximum, ces diffuseurs cherchent carrément à exclure les retours en proposant les nouveautés en vente ferme, fermant ainsi la porte des librairies à tout ouvrage sortant le moindrement des sentiers battus. On s’inquiète que bientôt, ces drôles de joueurs de poker n’aient plus de diffuseur que le nom…

Le dernier tome de L'éprouvette

L'éprouvette vol. 3

Il n’en reste pas moins que malgré les déboires des diffuseurs, la scène indépendante se retrouve elle-même en crise identitaire. L’une des dernières entreprises d’envergure de L’association, la revue L’éprouvette (trois numéros parus de janvier 2006 à janvier 2007) cherchait justement à remettre en question l’identité de la bande dessinée, à se demander comment la sortir de ses frontières actuelles. À ce propos, si l’examen d’auteurs de bande dessinée qui en sont sortis en important leur culture au sein d’autres médiums (Julie Doucet et ses collages, Benoît Jacques et ses broderies, Edmond Baudoin et la danse contemporaine, etc.), ou le questionnement légitime sur la complaisance de la critique, qui prive peut-être le milieu d’une nouvelle (r)évolution, sont à coup sûr salutaires, il n’en demeure pas moins qu’on se demande bien où émergeront les nouvelles avant-gardes.

* * *

Sur tous ces questionnements légitimes, on pourra lire avec intérêt quelques ouvrages parus dans la collection «Éprouvette» : Désœuvré, de Lewis Trondheim, une enquête parmi ses collègues pour répondre à cette question : les auteurs de bande dessinée sont-ils condamnés à mal vieillir ? ; Plates-bandes, de Jean-Christophe Menu, un essai virulent sur la vidage de sens des expériences de l’édition indépendante par les grands éditeurs ; L’art selon Madame Goldgruber de Nicolas Mahler, ou les hilarants démêlés d’un bédéiste autrichien avec une fonctionnaire à l’esprit hermétique du ministère du revenu ; Contre la bande dessinée de Jochen Gerner, un inventaire de jugements sur le médium jouant dans sa forme sur les limites entre «ce qui est BD» et «ce qui ne l’est pas» ; et finalement, Encore un effort d’Alex Baladi, l’émouvant manifeste d’un auteur pour l’esprit… indépendant.

Extrait d'Encore un effort d'Alex Baladi

Extrait d'Encore un effort d'Alex Baladi

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L’éprouvette (trois numéros), collectif, L’association, 192, 416 et 570 p.
Désœuvré, Lewis Trondheim, L’association, coll. «Éprouvette», 72 p.
Plates-bandes, de Jean-Christophe Menu, L’association, coll. «Éprouvette», 76 p.
L’art selon Madame Goldgruber, Nicolas Mahler, L’association, coll. «Éprouvette», 120 p.
Contre la bande dessinée, Jochen Gerner, L’association, coll. «Éprouvette», 150 p.
Encore un effort, Alex Baladi, L’association, coll. «Éprouvette», 78 p.

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