
Ludger Duvernay (1799-1852)
Ce 24 juin on soulignera la Saint-Jean-Baptiste, décrétée depuis 1977 jour de la Fête nationale du Québec. C’est au journaliste et homme politique québécois Ludger Duvernay que l’on doit l’origine de cette manifestation. Lors d’un banquet organisé le jour de la Saint-Jean, en 1834, il jette les bases de la Société Saint-Jean-Baptiste, qui sera officiellement mise sur pied en 1843 et dont le mandat sera entre autres d’encourager les Canadiens-français à faire du 24 juin leur fête nationale. Il faudra cependant attendre 1925 avant que la législature du Québec ne décrète la Saint-Jean fête officielle du Québec.
Les célébrations entourant le 24 juin ont joué un rôle non négligeable dans l’affirmation nationale du peuple québécois. Celles-ci ont d’ailleurs atteint leur paroxysme lors des mémorables festivités des années 1975 et 1976. Si on se souvient davantage des performances musicales réalisées sur les plaines d’Abraham et sur le Mont-Royal et des chanteurs en tant que fers de lance du mouvement pour l’indépendance nationale, il faut savoir que les écrivains et écrivaines québécois n’ont pas été en reste dans ce processus. Bien au contraire ! Mais si les auteurs et les artistes en général ont été au premier plan des luttes pour l’indépendance nationale dans les années 1960 et 1970, qu’en est-il aujourd’hui ? Les écrivains de chez nous sont-ils toujours des vecteurs de l’indépendance du Québec à travers leurs œuvres et leurs prises de position ?
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Les artistes sont généralement à l’avant-plan des changements qui s’opèrent dans une société. C’est ainsi que durant ce qu’on a appelé la Grande noirceur, les écrivains du Québec vont être à l’avant-garde des changements qui s’opèrent dans la société québécoise. En littérature, les auteurs vont rapidement délaisser le genre dominant jusqu’alors, la littérature du terroir. On peut dire que le coup d’envoi en aura été donné par Paul-Émile Borduas et les automatistes avec la publication du Refus global, en 1948. Véritable charge contre les conventions et le conservatisme ambiant, le manifeste invite le Québec à se sortir de l’immobilisme qui le caractérise alors.
À partir de là, les écrivains vont peu à peu remettre en question les fondements du nationalisme québécois traditionnel (l’Église, le terroir) pour se faire l’écho des transformations sociales qui animent le Québec. On délaisse entre autres le terroir pour la ville comme trame de fond des récits, la question de l’aliénation et de l’infériorité linguistique des Québécois est abordée et tranquillement se pointe ainsi en filigrane la question nationale. Les romans de Gabrielle Roy, Anne Hébert et Roger Lemelin sont des exemples de cette transformation – même si la première aura par la suite une relation plutôt ambiguë envers le projet indépendantiste. Le théâtre n’est pas en reste, Gratien Gélinas amorçant la critique des valeurs traditionnelles québécoises ; une tendance qui se poursuivra ensuite dans l’œuvre de dramaturges comme Marcel Dubé. Même son de cloche en poésie, les écrits d’un Roland Giguère ou d’un Claude Gauvreau pouvant en témoigner.

Gaston Miron (1928-1996)
Les années 1960 verront la littérature québécoise procéder à une évolution qui la fera passer de la contestation à l’affirmation : c’est l’amorce d’une littérature « militante », dont les fers de lance feront de l’indépendance nationale un objectif à atteindre. En poésie, des auteurs tels que Gaston Miron et Gérald Godin vont non seulement embrasser la cause nationale mais aussi investir la scène politique. Le roman verra l’introduction du joual comme trait culturel distinctif des Québécois. Et comme en poésie, des romanciers tels que Jacques Ferron et Hubert Aquin vont militer activement sur la scène politique, alors que d’autres, tels que Réjean Ducharme, Jacques Godbout et Marie-Claire Blais, vont poser les jalons d’une nouvelle littérature québécoise. D’autres vont carrément vouloir faire de leur œuvre celle d’un peuple qui se libère, comme Victor-Lévy Beaulieu. Les mêmes tendances se dessineront au théâtre avec l’arrivée de nouveaux dramaturges comme Michel Tremblay et Françoise Loranger. Parallèlement aux courants littéraires traditionnels, le Québec des premières années de la Révolution tranquille verra l’essor d’un genre peu en vogue jusque là : l’essai. Parmi ces principaux protagonistes, mentionnons Jean-Paul Desbiens, Pierre Vallières et Pierre Vadeboncoeur.

En quelque sorte, la littérature québécoise des années 1960 et du début des années 1970 va ainsi devenir un des lieux forts de l’affirmation identitaire nationale. On fait du pays en devenir un des thèmes majeurs des écrits. Une littérature définitivement ancrée dans la nouvelle réalité québécoise. Les grands bouleversements que connaît le Québec et les principaux épisodes politiques y sont constamment mis en scène. L’utilisation du joual devient un choix politique.
Après l’échec du référendum de 1980, la littérature québécoise, à l’instar des autres champs culturels et de la société en général, va être appelée à se transformer. L’idée du pays tombe en veilleuse et les thématiques vont peu à peu se diversifier et dans bien des cas se « dépolitiser ». Alors que dans les années 1960 on se donnait pour mission de fonder une littérature nationale, à partir des années 1980 plusieurs auteurs refuseront ainsi d’assujettir leur oeuvre à la cause nationale.

Le contexte est plutôt à l’universalisation. On prend acte que la littérature québécoise est bien en selle et on affirme plutôt que celle-ci doit s’inscrire dans le grand concert des littératures du monde, laissant à d’autres le soin de mener les combats relatifs à la défense du fait national. Un exemple de ce changement est l’abandon du joual pour le français international et la mise en avant de thématiques abordées un peu partout sur le globe, des thèmes que l’on pourrait qualifier plus « sociaux » que « politiques ». Le cadre dans lequel se situent les écrits change aussi. On délaisse ainsi de plus en plus le Québec pour situer l’action en diverses parties du globe. Loin de ne plus aborder de causes à défendre, disons simplement que ce n’est plus le projet national est qui est mis de l’avant.

Michel Tremblay
De nouvelles générations d’auteurs vont contribuer à cette métamorphose. Dans un contexte de morosité post-référendaire et d’un « mal de vivre » incarné par la Génération X, on va entre autres assister à l’émergence d’une littérature qu’on appellera « romans de la désespérance ». Ces années marqueront aussi la venue de nouveaux auteurs d’origine culturelle diverse. Une nouvelle littérature de la migration verra ainsi le jour. À travers celle-ci, les questions identitaires sont abordées, mais non pas dans une optique de la construction d’un État national mais plutôt sous la forme d’un questionnement identitaire sous l’effet de l’exil. Les romans d’un Dany Laferrière en sont un bon exemple.
Parallèlement, des auteurs qui étaient jadis des figures de proue de la cause nationale vont si ce n’est pas remettre en question leur désir de voir le Québec devenir un pays, à tout le moins être plutôt tiède envers les stratégies mises de l’avant par certains souverainistes, au premier chef le Parti québécois (PQ). On se souviendra entre autres des propos tenus par Michel Tremblay qui, il y a quelques années, déplorait que le projet du PQ ne s’exprime simplement qu’en termes économiques.
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Donc aujourd’hui, où en sommes-nous ? On se trouve en quelque sorte dans la continuité des métamorphoses opérées à partir des années 1980 dans la littérature québécoise. À l’instar du sentiment de la population en général envers le projet souverainiste, le fait national n’est plus la thématique dominante des auteurs actuels. Pourtant, sondage après sondage, les écrivains et écrivaines semblent pencher dans leur grande majorité pour l’indépendance du pays « Québec ». L’Union des écrivaines et écrivains du Québec (UNEQ) a même endossé la Marche pour l’indépendance, tenue un peu partout dans les grandes villes de la province dimanche dernier, 20 juin.
Le projet indépendantiste étant plutôt en dormance ces temps-ci, on pourrait se demander si les écrivains n’auraient pas intérêt à ramener le fait national au centre de leurs œuvres, sinon à tout le moins à investir le champ politique en prenant davantage la parole pour l’indépendance. Loin de nous l’idée de rendre les écrivains québécois responsables du manque d’enthousiasme envers le projet indépendantiste, disons simplement que lorsque ceux-ci s’en faisaient les plus ardents promoteurs, le projet prenait son envol. Les artistes sont souvent à l’avant-garde des changements qui surviennent dans une société. Ils en sont les catalyseurs. Et à cet égard, le rôle qui a été celui des écrivaines et écrivains québécois des années 1960 et 1970 a été capital dans la consolidation d’un sentiment national fort au Québec. Parce qu’un peuple ne peut survivre sans une culture forte et sans poètes pour en chanter les faits d’armes.
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