Le Délivré
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2 juillet 2010  par David Murray

Au-delà de la casse

Manifestation du vendredi 25 juin

Manifestation du vendredi 25 juin

Le weekend dernier se déroulait à Toronto le sommet des chefs d’États du G20. Résultat des courses ? On parlait de 900 arrestations, mais, ce matin, le journaliste Alec Castonguay nous apprend dans Le Devoir que ce sont en fait plutôt 1090 arrestations qui ont été réalisées par les forces de l’ordre. Cette rafle en fait la plus importante jamais vue au pays, plus du double de ce que furent les arrestations massives lors du Sommet de Québec en 2001 et lors de l’application de la loi des mesures de guerre en 1970… Rappelons que dans le dernier cas, un diplomate et un ministre avaient été enlevés, alors que dans le cas présent, on rapporte deux voitures de police délibérément abandonnées incendiées et quelques vitrines fracassées, essentiellement des banques et autres multinationales… Des dégâts du même acabit que lors des victoires du Canadiens. Sur les 1090 personnes arrêtées, 827 ont depuis été relâchées sans qu’aucune accusation ne soit portée contre elles…

arrestation

Avec les témoignages qui fusent de toutes parts depuis une semaine, on réalise à quel point ces arrestations furent arbitraires, injustifiées et indignes d’un État de droit. Surtout que celui-ci se targue d’être de la crème des régimes démocratiques, se donne fréquemment le droit de faire la leçon aux gouvernements autoritaires de la planète, et de plus envoie ses soldats se faire tuer à l’autre bout du globe au nom de cette même démocratie… En début de semaine, la police a bien tenté de nous vendre sa salade, renforcée par des pseudo-experts des « questions de sécurité » invités sur les tribunes médiatiques, pour qui les « casseurs » de Toronto sont en gros les mêmes que ceux qui sévissent lors des victoires de la Sainte Flanelle pendant les séries de la Coupe Stanley. Mais l’exercice de légitimation des actions de la police nous apparaît plutôt bancale, de nouveaux mensonges policiers étant révélés chaque jour. Plusieurs questions demeurent d’ailleurs toujours  sans réponse, que seule une enquête indépendante pourrait éclaircir. Phlippe Leroux, sur le média citoyen Agora Vox, a bien résumé ces interrogations.

Complètement disproportionnés furent donc les agissements de la police cette dernière fin de semaine à Toronto. Et en prenant connaissance des nombreux témoignages de personnes maintenant relâchées, on réalise à quel point fut inhumain le traitement qui leur fut accordé pendant leur détention. Un navrant spectacle des forces de l’ordre qui nous amène à conclure que tout fut en fait orchestré pour justifier le milliard de dollars investis dans la sécurité pour le Sommet. De nombreux soupçons d’infiltrations policières commencent aussi à poindre… Mais il n’y a rien de nouveau là-dedans – rappelons-nous le sommet de Montebello en 2007. Encore jeudi, lors d’une marche de solidarité avec les prisonniers politiques de Toronto (appelons un chat un chat), on a pu aperce- voir de ces agents provocateur aux abords de la manifestation. Ces techniques d’infiltration remontent à loin et ont été appliquées à toutes les sauces par les gouvernements du monde. On pourra lire à cet effet la réédition chez Lux de l’ouvrage de Victor Serge, Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression. Dans une des postfaces du livre, le politologue Francis Dupuis-Déri rappelle d’ailleurs comment les militants montréalais font les frais d’une constante répression politique depuis une quinzaine d’années au Québec.

Le Sommet du G20 est aussi venu nous rappeler à quel point les médias et les pseudo-experts auxquels ils se réfèrent généralement font preuve d’une grande ignorance quant aux motivations des manifestants, ou plus particulièrement celles des groupes plus radicaux ; ce qu’on peut entendre en termes d’idées pré-conçues à propos entre autres des Black Blocs le démontre bien… Nous parlions d’agents provocateurs plus haut. Bien évidemment que certains de ces agents réussissent à infiltrer ce type de manifestation. Mais de là à considérer tous les « hommes et femmes en noir » d’agents provocateurs, il y a un pas que nous ne franchirons pas. Nous recommandons d’ailleurs à ces « experts ès casseurs » de lire l’ouvrage du même Dupuis-Déri sur les Black Blocs, publié chez Lux. Qu’on adhère ou non avec les méthodes employées, il faut reconnaître l’authenticité des luttes que mènent ces personnes. Nous ne voulons pas ici nécessairement défendre la « violence » perpétrée sur les vitrines de grandes multinationales, mais simplement rappeler que plusieurs mouvements de luttes ont eu leurs franges plus violentes, qu’on pense aux suffragettes au début du siècle dernier ou au mouvement de lutte pour les droits civiques aux États-Unis, comme le rappelait d’ailleurs Dupuis-Déri dans un texte d’opinion paru dans Le Devoir. Mais la mémoire historique est une faculté qui s’oublie ; n’en restera-t-il finalement plus d’elle qu’une devise vide ornant les plaques de nos voitures ?

Et parlant de violence et de cet éternel débat surgissant à la suite des grands sommets mondiaux, nous vous laisserons avec ce qu’en disait Miguel Benasayag et Diego Sztulwark dans leur excellent ouvrage Du contre-pouvoir, paru aux éditions La Découverte :

« La question de la violence en politique, souvent abordée,  a toujours été victime des « grands consensus » de ces dernières années. Sa seule évocation suffit pour déclencher une réaction en chaîne menant inévitablement à la bonne réponse : nous sommes tous contre l’utilisation de la violence en politique, nous sommes tous d’accord qu’il ne faut pas ajouter aux malheurs de l’humanité en augmentant les niveaux de violence et que les conflits doivent être résolus pacifiquement.

Pourtant, la brutalité des puissants et du marché international, l’inhumanité du monde financier pour lequel rien ni personne ne vaut plus qu’une bonne action à la Bourse, les désastres écologiques qui menacent la vie des peuples, des animaux et des plantes, l’exclusion sociale de millions de miséreux, le cynisme des firmes pharmaceutiques qui refusent de produire certains vaccins au nom des critères de rentabilités, toute cette violence-là non seulement n’a pas cessé, ne s’est pas affaiblie, mais elle se développe sans que  – apparemment – rien ni personne ne puisse l’arrêter. De sorte que la critique si « consensuelle » de la violence semble, soudain, se relativiser : ce qui serait devenu inacceptable dans notre monde, ce ne serait pas la violence en elle-même, mais un type de violence et, paradoxalement, pas celle qui met en danger la survie même de la planète, mais cette autre violence qui oppose les opprimés aux oppresseurs. Ce qui en réalité est perçu comme révolu et inadmissible, c’est que face à la violence du système se manifeste une violence de la résistance.

On ne peut donc souscrire aux énoncés pacifistes qui, plus que pacifistes, sont en réalité conformistes voire « collaborationnistes ». La violence est un élément de la multiplicité, dont il est impossible de dire si nous « voulons » ou non qu’elle existe – affirmation qui relève de l’illusion. Dans la plupart des cas, la seule chose que nous puissions faire face à la violence, lorsqu’elle se déchaîne, c’est de définir de quel côté nous nous situons. »

Et entre vous et moi, si la police voulait véritablement empêcher la destruction de vitrines sans défense, on se demande comment 20 000 policiers armés jusqu’aux dents, quadrillant tout le centre-ville de Toronto, n’ont pas réussi à contrer, quoi, cette trentaine d’individus – cinquante tout au plus – qui ont eu une bonne heure sans présence policière manifeste pour accomplir leurs actions. Je vous laisse sur cette réflexion…

* * *

Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression, Victor Serge, Lux, 225 p.
Les Black Blocs : la liberté et l’égalité se manifestent, Francis Dupuis-Déri, Lux, coll. «Instincts de liberté», 252 p.
Du contre-pouvoir, Miguel Benasayag et Diego Sztulwark, La Découverte, 178 p.

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Un commentaire à cet article

  1. www.passemot.blogspot.com dit :

    Merci d’apporter à notre attention cette violence indue et malhonnête sous le couvert des couvertures.

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