Le Délivré
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14 avril 2010  par Eric Bouchard

Une mémoire monstre

On raffole de Marc-Antoine Mathieu ! Si nombre de lecteurs se souviennent avec émotion du plaisir de lecture ressenti tandis que leur méninges dévoraient les pages désarçonnantes de L’origine, premier tome de la série Julius Corentin Acquefacques, et que depuis, la critique et l’institution ont pu récompenser à maintes reprises[1] le talent de cet auteur d’exception, il est une œuvre dans son parcours, plus discrète, nimbée d’un certain silence, mais dont l’extrême pertinence commande la découverte : Mémoire morte.

Firmin Houffe est chef de service à l’administration cadastrale dans une Cité régie par la surinformation en temps réel. Sur la couverture, Firmin Houffe, le regard absent, retient sous son bras gauche des plans de la ville roulés, inutiles, et empoigne de la main droite sa «boîte noire», son terminal individuel, son cordon ombilical à la centrale informatique de la Cité, ROM. Il se tient sur une carte, carte de la ville et carte-mère : la fameuse mémoire morte, ou Read-Only Memory, comme les informaticiens l’appellent.

Mais une nuit, apparaît soudainement un mystérieux mur barrant une rue. Une décision doit être prise, mais le gouvernement s’en révèle incapable, préférant mandater une commission d’observateurs. Et pendant que les rouages de l’administration se mettent lentement en mouvement, un nouveau mur est érigé, suivi d’un autre, et d’un autre… Chaque matin, la Cité apparaît plus cloisonnée, tandis que les Citoyens perdent progressivement la mémoire… et l’usage des mots. Firmin Houffe est alors nommé «Directeur de la commission pour l’observation du phénomène en vue de l’élaboration d’une analyse». Son «enquête» le conduira à ROM, «somme des réflexions et des actes» des Citoyens et seul être réellement pensant dans ce monde, à qui la direction de la ville est en fait dévolue.

Dans Mémoire morte, la mémoire est saturée ; sous l’effet des murs, elle se dissoudra progressivement jusqu’à atteindre la tabula rasa, moment où Firmin Houffe débranche ROM. le drame ayant déjà eu lieu, le récit, quant à lui, est un message enregistré reconstruisant l’événement que ROM a envoyé dans la boîte noire de Firmin Houffe tout juste avant d’être débranché. Houffe – car il était moins une -, sans voix, assis au centre des fondations de la nouvelle Cité en reconstruction, écoute avec les autres Citoyens se massant autour de lui le récit de ROM, dans un espèce de trauma post-partum.

Cette mémoire technologique tentaculaire a conduit au délaissement de la mémoire vive, de la créativité et de l’initiative, a renversé le rapport utilitariste de la technologie à l’homme en figeant ce dernier dans un éternel présent. De manière générale, Marc-Antoine Mathieu met davantage en scène des systèmes que des personnages. Dans Mémoire morte, l’urbanité, la cité en tant que site de la bureaucratie, de la technocratie puis de l’infocratie, est prédominante. À ce titre, l’influence de Kafka est évidente, dans l’univers représenté comme dans la noirceur avec laquelle il est graphiquement représenté, mais aussi de manière inévitable celle de Jorge Luis Borgès, pour ses préoccupations liées à la représentation de l’infini. Ne songeons par exemple qu’à son album Le dessin, dans lequel une simple image contient un univers entier, qui rappelle furieusement la nouvelle «Le livre de sable» (du recueil éponyme) de l’écrivain de Buenos Aires. Oui, Marc-Antoine Mathieu aime à condenser ensemble plusieurs concepts.

Au cours de son récit, ROM explique : « La sagesse a été remplacée par la connaissance. La connaissance a été remplacée par l’information. » Dans ce monde où l’information en temps réel est reine, l’instrument principal de cette frénésie est une mémoire extérieure à l’individu, la fameuse «boîte noire», interface privilégié de «communication» avec le monde, prothèse mémorielle envahissante auquel le citoyen réfère constamment. En effet, chacun est relié au grand tout par un terminal obligatoire, hybride de téléphone portable, d’agenda électronique, de carte d’identité et de moteur de recherche. L’information reçue est constante et redondante. ROM poursuit en expliquant que la mémoire a été déléguée aux machines ; lui-même recueille les faits et gestes de chacun et les mémorise, déchargeant ainsi d’un effort pourtant salutaire une population qui revendique des choses plus importantes à faire. Puis il confiera à Houffe qu’« insidieusement, un déséquilibre s’est produit : vous vous êtes laissés aller au confort de mes réponses. […] Et vous avez peu à peu ­- effectivement, ROM ne s’est pas fait en un jour ! – délaissé la mémoire vive… Vous m’avez laissé m’en accaparer. J’ai ainsi été contraint d’imaginer à votre place… » Et évidemment, l’imagination n’est pas le fort de la machine…

Permettons-nous ici un aparté sur la téléphonie cellulaire. Mémoire morte a été réalisé en 2000, avant l’apparition des téléphones troisième génération en 2001, moment où ce marché s’est sensiblement développé en proposant des éléments additionnels tels que messagerie texte, courriel et connexion Internet, jeux, caméras photo et vidéo, lecteur MP3, GPS et j’en passe, pour devenir l’objet multimédia que nous connaissons aujourd’hui, qui peut joindre n’importe qui, quoi et où. Aujourd’hui, on dit du téléphone portable qu’il provoque des phénomènes de dépendance psychologique. On lui reproche de supprimer les «temps morts», désormais consacrés à des conversations ou toute autre forme d’interactivité, temps morts qui permettaient notamment l’observation ou la réflexion ; ou de créer un sentiment d’urgence et d’impatience artificiel, brouillant la hiérarchie entre ce qui est important et ce qui ne l’est pas. Le téléphone cellulaire, cette nouvelle mémoire qu’on dit nécessaire, s’est peu à peu affirmé comme nouvelle forme de l’oubli.

Et en effet, dans la Cité, cette mémoire obligatoire paralyse ; on y a oublié que l’information n’est qu’un moyen, pas une finalité. En est pour preuve l’infinie bureaucratie régissant la Cité, où le moindre mouvement administratif suppose une accumulation de lois, permis et formulaires légaux entraînant inévitablement un retard irréversible à toute intervention de contrôle. Suite à l’apparition le premier mur, le président de l’assemblée de la Cité commente :    « La complexité de la situation étant ce qu’elle est, la précipitation serait la pire des politiques… et… sans prôner un attentisme figé, la pondération      s’impose. » Mais dans les jours qui suivent, tandis que d’innombrables murs apparaissent, la Cité se pétrifie lentement, et Houffe devient incapable d’en réactualiser la cartographie.

Plongés dans un présent perpétuel, les Citoyens perdent la mémoire de leur monde, impuissance conduisant peu à la perte de leur faculté de langage. Au Ministère de la communication, le personnel du Service de la communication interne est en proie à toute une confusion sémantique, lorsqu’ils affirment avoir pris des mesures face au problème, et ne livrent à Houffe qu’une somme monstrueuse de mesures métriques des murs ; signifiant dans un même souffle la disparition de leur faculté d’analyse.

Cette surinformation a non seulement conduit le langage, mais aussi l’image en crise, où c’est l’écran qui dicte la réalité, tel qu’annoncé par une plein page où Firmin Houffe se trouve sur le lieu d’une photo de mur, mais qu’il préfère regarder sur son journal ce qu’il a sous les yeux.

Un jour, le fonctionnaire se rend compte qu’il ne se souvient de 424 mots. Il n’est plus capable de lire un livre. C’est alors qu’il décide de déconnecter son terminal ; et cette nuit-là (première apparition d’un temps naturel), il rêve (et reconquiert son langage intérieur). Son rêve, tel un chemin, le mène à ROM, où il découvre en son sein la Cité entière, en train de parler, penser, rêver. Un monde virtuel est né, immatériel, constitué de communication pure, sans acte, « comme si ce monde avait supplanté l’autre…»

Mais toujours est-il qu’Houffe s’éveille de son rêve et de sa condition en allant confronter ROM. Il sort de chez lui et découvre une Cité, autrefois surpeuplée, maintenant déserte, où les rares citoyens qui y déambulent hagards, scotchés à des écrans vides, prisonniers de leurs boîtes noires, alors qu’ils espèrent en vain un mise à jour de l’information. Mais il n’y a plus moyen de rafraîchir la mémoire. Et ici nous pouvons faire un autre parallèle avec la technologie, je pense ici au fameux bouton-icône «rafraîchir» des navigateurs Internet, qui donne une impression de contrôle de l’information.

Ce que nous révèle Mémoire morte, c’est entre autres que l’ordinateur est passé d’outil à lieu de représentation : les citoyens, équipés de leur prothèse mémorielle, ont fini par habiter sur la carte-mère d’un ordinateur, où sévit ROM, un monstre étrange, hybride d’une éponge, d’un labyrinthe et… du monstre de Frankenstein, le Citoyen ayant bien entendu perdu le contrôle de sa création…. En effet, ROM, le cube poreux, telle une éponge, a absorbé la Cité et ses informations à l’intérieur de lui-même, Cité maintenant réunie dans une seule et même pensée, pensée « une fois pour toutes aux commandes de la matière », ainsi que l’illustre la séquence d’ouverture du rêve de Houffe…

ROM absorbant la Cité en lui ...

ROM absorbant la Cité en lui ...

Mais la forme du monstre elle-même est troublante de simplicité : une simple boîte avec un commutateur ; comme quoi nos menaces contemporaines peuvent tenir à peu de choses… Houffe se résoudra à l’interrompre malgré, et en raison de sa cyberdépendance ; il met fin à la simulation d’un univers virtuel.

À la MOR de ROM, partout dans la Cité, on abat les murs. Les citoyens reconquièrent leur espace et leur mémoire vive : ils sont dorénavant capables d’action, de décision.

Difficile de ne pas voir dans ces images de parallèle avec la destruction du mur de Berlin et la réunification de l’Allemagne, ou comment la gigantesque entreprise d’archivage de la vie des citoyens de la RDA par la Stasi a conduit d’une certaine façon à fin de ce régime…

* * *

Mémoire morte, Marc-Antoine Mathieu, Delcourt, 64 p.


[1] Julius Corentin Acquefacques t.1 : L’origine – Alph’Art Coup de cœur, Angoulême 1991 ; Julius Corentin Acquefacques t.1 : Le processus – Alph’Art du meilleur scénario, Angoulême 1994 ; Le dessin : Prix du meilleur album, Sierre 2001, et Bédélys d’Or 2001 ; Dieu en personne : Prix de la Critique 2009.

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