
Narration par le texte, ou par l’image ; albums de bandes dessinées, albums tout court, romans, romans illustrés ; mise en page ou simple remplissage ; phylactères, textes manuels, textes mécaniques, textes mécaniques imitant l’écriture manuelle. Les manières de présenter une histoire à travers un livre abondent. Bien que plusieurs d’entre elles appartiennent à des genres, des traditions ou des pratiques d’écriture au sens large bien définies, d’autres en explorent les frontières, ne sont ni l’une ni l’autre ou toutes à la fois, en rassemblent plusieurs pour créer des dynamiques de lecture nouvelles. Observons une série de bandes dessinées contenant de vrais bouts de roman, et une série de romans où texte et illustration se disputent l’espace avec un plaisir contagieux.

En se traînant les pieds
La parution en 2007 du premier tome de Capitaine Static secoue le paysage de la BDQ comme l’aurait fait une décharge électrique du même type. Les grands succès en bande dessinée jeunesse au Québec se comptant sur les doigts d’une main, affirmons sans gêne que la série d’Alain M. Bergeron et Sampar, dont la popularité auprès des jeunes va grandissant, peut se vanter de faire partie des rares à avoir réussi l’exploit. Mais qu’est-ce qui se cache derrière Capitaine Static ?
Cette série dont le tome quatre est paru en septembre s’appuie de manière parodique sur la culture des super-héros pour mettre en scène Charles Simard, un écolier ordinaire qui découvre un jour qu’il possède un pouvoir, pouvoir dont il se servira pour défendre les opprimés, à commencer par lui-même. Mais la particularité de ce pouvoir est qu’il n’est pas fantastique ou surnaturel, mais tout bonnement induit par un phénomène tout à fait commun, provoqué par sa manière de marcher lorsqu’il porte ses pantoufles en Phentex. En effet, qui ne s’est jamais pris une désagréable secousse à s’être traîné les pieds, à plus forte raison si ceux-ci étaient «armés» des fameux chaussons tricotés en laine synthétique chers à nos grands-mères ? Grâce à ce contre-emploi de la pantoufle, Charles devient le Capitaine et sonne les petites brutes de l’école primaire d’une décharge d’électricité statique bien sentie.

Une alternance de bande dessinée et de texte
Si, dans un contexte quotidien terre-à-terre, la série trouve le moyen de visiter quelques archétypes classiques du genre super-héros (l’usurpateur d’identité qui cherche à détruire l’image du héros dans L’imposteur, le personnage-antithèse au pouvoir «assouplissant» neutralisant le sien dans L’étrange Miss Flissy, ou le savant manipulé dans Le maître des zions), Capitaine Static se démarque surtout par sa présentation : un format roman… et une narration bande dessinée (première) qui alterne, selon les situations, avec une narration textuelle (secondaire), celle-ci pouvant aller de deux lignes à une demi-page. Mais à quoi est dévolu chaque mode narratif ? Si celui en bande dessinée dépeint les différentes actions et interactions du récit, et les dialogues, le mode textuel se sépare du continuum des cases pour livrer au lecteur la narration de Charles Simard, son récit personnel des évènements. Comme si hors des cases (ou de sa sphère publique), Capitaine Static retrouvait son intimité.

Le récit de Charles dans un texte séparé en typographie sans sérif, et dans une case isolée ou à même la case en typographie scripte. Pourquoi cette distinction ?
Par contre, ce partage des modes devient trouble. Si on constate d’abord une séparation semblant clairement effectuée entre une typographie sans sérif assurant la zone textuelle, et une typographie scripte, cherchant à imiter le tracé de la main, habitant la zone dessinée pour assurer les dialogues et les récitatifs, on se rend compte bientôt que des cases complètes peuvent être dévolues à ces récitatifs (voire que ceux-ci peuvent même parfois se manifester tout bonnement, sans cadre, à travers une «case de dessin»), et qu’il n’y a finalement pas vraiment de distinction entre le type de récit textuel présent à l’extérieur ou à l’intérieur des cases…
Sur quoi se fonde donc alors la distinction typographique ? Car tandis que le statut du texte hors des cases n’est plus clair, son inscription à l’intérieur du continuum ne semble plus s’effectuer que pour des motivations pragmatiques et aléatoires de mise en page. Et au-delà d’un scénario bon enfant irrésistible, il devient cependant difficile de ne pas voir une certaine gratuité dans l’utilisation des registres expressifs du texte.

Gonflé par la bulle
Choc similaire dans le cas du Journal d’un dégonflé de Jeff Kinney, version française de Diary of a Wimpy Kid, une série vendue à 24 millions d’exemplaires dans le monde et dont l’adaptation cinématographique sortait en salles en début d’année. Journal d’un dégonflé, c’est la vie pas très reluisante de Greg Heffley, un gamin qui entre à l’école secondaire, expérience ingrate s’il en est une, alors que tout un chacun est partagé entre le souci constant de s’adapter au groupe – voire même, comme le souhaite Greg, de devenir populaire -, et la crainte que le ridicule ne vous tue, cette crainte de commettre le faux-pas fatal qui provoquera votre stigmatisation définitive. Car disons-le tout de suite, pour Greg, qui a une certaine opinion de lui-même, pas facile de faire son chemin dans ce repaire de débiles ! Mais, penserez-vous, pourquoi Greg irait prendre le risque de rédiger un journal, alors que la découverte de celui-ci par l’un des ses confrères – ou pire, par son grand frère Rodrick, un adolescent aussi crétin qu’impitoyable – risquerait de lui coller la honte jusqu’à la fin de ses jours ? Ah, ben il faut «remercier» sa mère, hein !

Deux extraits illustrant les difficultés de Greg
Donc voilà pour l’argument narratif : Greg Heffley écrit sous la contrainte ; et d’ailleurs, c’est loin d’être la seule chose qu’il «subit» dans sa vie… Coincé entre un meilleur ami pas très dégourdi avec qui il doit bien composer, des parents aussi lourds qu’intransigeants et ses fictions à tendance doucement mythomane, Greg l’adolescent-en-devenir développe une certaine inclinaison à la subversion dans son discours. Et c’est là que ce journal devient aussi intéressant : cette subjectivité passera dans le dessin.

Extrait de la quatrième de couverture du tome 1
Contrairement à ce qui se passe dans Capitaine Static, on retrouve très peu d’objectivité dans Journal d’un dégonflé. Évidemment, parce que le lecteur est situé explicitement devant un journal intime (ou carnet de bord, comme le nuance Greg dans un souci de masculinité), il n’éprouve pas de doute sur le fait que le texte représente le point de vue du personnage-narrateur. D’ailleurs, la typographie scripte et l’arrière-plan ligné de chaque page est là pour figurer l’objet-carnet. Mais les dessins qui s’y trouvent y sont eux aussi naturellement intégrés, faisant donc eux aussi partie du discours subjectif de l’écrivain en herbe… Mais encore, ce dessin, en raison de sa perspective à la fois schématique et caricaturale (une veine «enfantine» du Riad Sattouf de Retour au collège ou de La vie secrète des jeunes, pourrions-nous dire), nous renseigne sur la perception qu’a le narrateur des autres, sur l’interprétation qu’il fait des événements… soit schématique et caricaturale !

Donc, dans ce «roman dessiné», d’une part, le texte investit le dessin, alors que nous avons proprement affaire, en-deçà du dessin, à un trait narratif : c’est-à-dire que le contour des choses tel que tracé par Greg Heffley/Jeff Kinney nous informe du biais relationnel, de l’attitude de Jeff par rapport à son environnement. D’autre part, le dessin y investit le texte alors que ce dernier n’y est pas simple interface de lecture comme dans un roman ordinaire, mais dessin de l’écriture de Jeff dans son carnet. Alors que le contenu complet de l’objet-livre, texte compris, est composé d’images.
En ce sens, il ne s’agit pas de dire que Journal d’un dégonflé est une bande dessinée, mais qu’il voit sa matière gonflée par des dispositifs issus de la bande dessinée.
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En terminant, on pourrait être tenté d’observer un certain parallèle : dans ces deux récits, le personnage principal est aussi le narrateur, qu’il soit commentateur (comme Charles) ou diariste (comme Greg) des évènements. Ces points de vue subjectifs, ces prises de position sur la manière dont sont racontées les choses, ces appropriations de la narration par ces deux personnages ne sont-elles pas à l’image de l’appropriation de différents moyens narratifs effectuée par les deux auteurs ? Ou en somme, que cette prise de pouvoir sur la narration, cette absence de crainte de la travestir, illustre bien celle prise sur les moyens narratifs…
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Capitaine Static (4 tomes parus), Sampar et Alain M. Bergeron, Québec Amérique, env. 60 p. ch. Journal d’un dégonflé (3 tomes parus), Jeff Kinney, Seuil jeunesse, env. 223 p. ch.Mots-clefs : Alain M. Bergeron, Capitaine Static, dessin, Jeff Kinney, Journal d'un dégonflé, roman dessiné, Sampar, typographie, ▪ Bande dessinée
