Le Délivré
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18 juin 2010  par Eric Bouchard

L’Oubapo sans dessus dessous

Oulipo : acronyme désignant l’Ouvroir de littérature potentielle. Ce groupe littéraire fondé en 1960 fêtera le 24 novembre prochain ses 40 années d’existence. Pourtant, hors d’un certain cercle littéraire, son rayonnement demeure somme toute confidentiel. Alors qu’y fait-on ? À la base, Raymond Queneau et François Le Lionnais, entourés d’une dizaine de leurs amis écrivains, mathématiciens et peintres (ou les trois à la fois), portaient le projet d’inventer de nouvelles formes poétiques ou romanesques nées de la contrainte, résultant d’un transfert technologique entre « Mathématiciens et Écriverons ».

Queneau aurait accolé aux oulipistes l’étiquette de « rats qui construisent eux-mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortir ». Ainsi ces rats se réunissent-ils régulièrement pour réfléchir à cette notion de contrainte, produire de nouvelles structures à l’intérieur desquelles ils devront exécuter leurs créations. En 1947, Queneau avait pondu cet ouvrage précurseur, l’inoubliable Exercices de style, où une même histoire très courte à propos d’un type au long cou, de son chapeau, d’une place libre dans un autobus bondé, et du même type revu plus tard devant la Gare Saint-Lazare, en train de discuter d’un bouton de manteau – une histoire banale, quoi ! – était racontée de quatre-vingt-dix-neuf manières différentes…

Outre le père de Zazie dans le métro, on se souviendra d’autres célèbres membres ayant participé au groupe, et de leurs prodigieux projets, tels Italo Calvino (Si par une nuit d’hiver un voyageur). Ou Georges Perec, qui publie en 1969 La disparition. À sa sortie, le roman fait un bide total. Jusqu’à ce que soit révélé cette réelle disparition, celle de la lettre e, la voyelle ne figurant pas une seule fois dans tout le corps du texte ! (Essayez d’écrire ne serait-ce qu’une phrase complète sans cette championne de la fréquence. Juste pour voir…) À travers son œuvre monstrueuse, Perec aura aussi écrit un inimaginable palindrome de 1247 mots. Palindrome ? Mot pouvant se lire dans les deux sens, comme LAVAL : à l’envers, ça fait LAVAL aussi. Palindrome célèbre : Élu par cette crapule. Mais un texte pouvant se lire indifféremment à partir du début comme de la fin ?

Puis l’Oulipo fait des émules : Oupeinpo, Oucipo, Oumupo, Oumathpo, Ouhispo, les Ou-x-po sont nombreux. En 1992 naît l’Oubapo, l’Ouvroir de bande dessinée potentielle, sous les auspices de la maison d’édition L’association, du théoricien Thierry Groensteen et de Noël Arnaud, défunt ex-président de l’Oulipo. L’Oubapo créera donc des bandes dessinées sous contraintes artistiques volontaires. En 1997, paraîtra le premier OuPus, ouvrage définissant les premières contraintes explorées.

Imagerie restreinte

Lewis Trondheim sera un des fers de lance du mouvement. L’un de ses premiers défis sera de réaliser cent strips de quatre cases avec pour tout bagage un inventaire de huit cases dessinées par Jean-Christophe Menu. L’astuce : pouvoir y varier le contenu et la disposition des bulles sur les dessins. Le résultat sera Moins d’un quart de seconde pour vivre.

Pourquoi la contrainte ? Parce que de la contrainte naissent les solutions créatives. Cette dynamique est bien connue en graphisme, où un client arrive avec un besoin, un espace et un budget : « Vends-moi l’idée x dans y pouces carrés avec z $, donc faut pas que tu prennes trop de temps à le faire ni que ça coûte trop cher à imprimer. Et surtout, faut que j’aime ça. » Et voilà : plus le graphiste est cerné par les contraintes, plus il doit faire travailler son imagination pour trouver de nouvelles solutions. Dans Moins d’un quart de seconde pour vivre, Trondheim, limité par le petit nombre d’images, cherche ce que celles-ci peuvent offrir de plus pour raconter une histoire. Pourquoi ne pas prêter une voix aux objets inanimés, par exemple ? Supposer des personnages hors-champ ? Créer un monologue intérieur ? Au final, Trondheim réussit à créer un petit bijou d’humour métaphysique…

François Ayroles sera encore plus radical dans son entreprise : réduire À la recherche du temps perdu en une planche, rien de moins ! Si l’énormité du projet peut prêter à sourire, l’astuce développée par l’auteur force l’admiration.

Rduction d'À la recherche du temps perdu en une planche, François Ayroles d'après Marcel Proust, dans Oupus 1.

Réduction d'À la recherche du temps perdu en une planche, François Ayroles d'après Marcel Proust, dans Oupus 1.

En effet, Ayroles restitue les étapes de la vie du narrateur à l’aide d’une simple vue en plan fixe de l’appartement de ce dernier. S’amorce un jeu où le lecteur peut s’amuser à déduire une foule de choses à partir des variations du décor : le temps qui passe par l’arbre qui pousse, le voyage ou l’amour par les vêtements ou la vaisselle qui traînent, etc. Et finalement, l’acte de mémoire du narrateur lui-même, alors qu’à la dernière case, un tableau en cours de réalisation tente de restituer, non sans quelques oublis, la première case…

Jeux de structures

À l'endroit, un oiseau géant se saisissant d'une petite fille ; à l'envers, un vieil homme dans une barque accostant à une île.

À l'endroit, un oiseau géant se saisissant d'une petite fille ; à l'envers, un vieil homme dans une barque accostant à une île.

À l’instar de sa maison-mère, l’Oubapo identifie elle aussi ses «plagiaires par anticipation», tels Gustave Verbeek, qui en 1903 débarquait avec cet album franchement inusité qu’est The Incredible Upside-Downs, Starring Little Lady Lovekins and Old Man Muffaroo, où les pages sont réversibles ! La planche se lit dans un sens, puis on la tourne à 180° pour lire la suite, alors que des textes sont écrits pour chaque sens, endroit et envers.

Plus récemment, le prolifique Étienne Lécroart, toujours partant pour la rigolade, empruntait les pas de Perec avec Cercle Vicieux, dont les cases constituent un savoureux palindrome… Car si la première partie de l’histoire met en scène une «simple» histoire de machine à voyager dans le temps, la seconde partie, avec les mêmes cases à rebours, joue sur le titre en dévoilant tout un lot d’allusions salaces imperceptibles dans la première… Une curiosité incontournable !

Autrement, Trondheim aura aussi fait goûter les joies de l’Oubapo au public jeunesse avec sa série Les trois chemins, et plus récemment l’inénarrable OVNI, réjouissants albums ludiques présentant des personnages en séquences cheminant sur des décors fixes, et des voies de lecture définitivement multiples.

Le Québécois Leif Tande aura aussi creusé cette avenue avec son Morlac (mord-la-queue, en abrégé), ramification de petites aventures nous laissant entrevoir, de manière exhaustive et simultanée, les avenues narratives possibles lors du trajet effectué par un petit homme dans un immeuble. Cet expérience de lecture totalement inédite laisse songer à un croisement improbable entre La Vie, mode d’emploi de Perec (toujours lui !), qui présente un inventaire de récits dans un bâtiment vu en coupe, et les fameuses boîtes de Skinner du béhavioriste du même nom (vous savez, celles avec les souris, les labyrinthes et les chocs électriques), car oui, l’humour de Tande comporte bien un zeste de sadisme…

Le récit est simple, double... puis carrément multiple dans Morlac.

Le récit est simple, double... puis carrément multiple dans Morlac.

Les plaisirs de la variation

Un autre Québécois, Louis Rémillard, aura livré un match fantastique à la contrainte dans Voyage en zone d’exploitation, paru aux 400 coups. Car dans cet album, finaliste du Grand prix de la Ville de Québec 2008, la contrainte est de taille : représenter l’interminable voyage en automobile vers un camp de pêche dans le Nord du Québec, où à chaque case figure le véhicule chargé d’un canot sur le toit.

Mais c’est sans compter sur tout le jeu du traitement visuel, et surtout, tout le commentaire satirique que déploiera l’auteur sur la spoliation des territoires forestiers infinis de la belle Province. Avec ce qui n’aurait pu sembler à première vue qu’un vain exercice de style, Rémillard nous livre un univers graphique riche et complexe, truffé de références et de jeux visuels, distille un humour mordant, et élève avec intelligence son propos au niveau de la critique écologique et sociale, tel un frère d’armes de Richard Desjardins…

Bouclons la boucle avec un hommage à Queneau réalisé par l’Américain Matt Madden. Dans 99 exercices de style, Madden, tout comme Queneau, part d’une histoire inoffensive : Matt interrompt son travail pour aller trouver quelque chose à grignoter au frigo. Mais l’instant d’après, sa copine à l’étage lui demande l’heure, ce qui suffit à lui faire oublier ce qu’il était venu y chercher. Voilà pour la trame. Mais si Queneau usait notamment des figures de style littéraires pour décliner ses variations, Madden puise la culture visuelle en général et celle de la bande dessinée en particulier pour réaliser un joyeux inventaire !

Les quelques titres dont traite cet article n’offrent malheureusement qu’un bien mince aperçu de ce qui a pu se faire ou se fera. Aujourd’hui, que le label «oubapo» soit ou non apposé sur l’ouvrage qui s’en inspire importe peu. L’impulsion formelle du mouvement sur le monde de la bande dessinée est là pour rester, alors que nous voyons depuis quelques années de nombreux auteurs utiliser avec succès la contrainte comme levier créatif.

* * *

Exercices de style, Raymond Queneau, Gallimard, coll. «Folio».
Oubapo : Oupus (4 tomes), collectifs, L’Association.
Moins d’un quart de seconde pour vivre, Lewis Trondheim et Jean-Christophe Menu, L’Association, coll. «Éperluette».
Dessus-dessous, Gustave Verbeck, Pierre Horay.
Cercle Vicieux, Étienne Lécroart, L’association, coll. «Côtelette»
Les Trois chemins (2 tomes), Lewis Trondheim et Sergio Garcia, Delcourt, coll. «Jeunesse».
OVNI, Lewis Trondheim et Fabrice Parme, Delcourt, coll. «Jeunesse»
Morlac, Leif Tande, La pastèque.
Voyage en zone d’exploitation, Louis Rémillard, Les 400 coups.
99 exercices de style, Matt Madden, L’association, coll. «Ciboulette».


Voir aussi :

Le site de l’Oulipo
Un Oubapo américain, piloté par Matt Madden
La contrainte de l’heure : une bande dessinée de 24 pages en 24 heures ! (ici et ici)

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Un commentaire à cet article

  1. Richard dit :

    Bonjour,
    Une chronique super intéressante.
    Un tour d’horizon riche en découvertes pour les nouveaux amateurs de BD.
    Merci !

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