
Une partie grandissante de la production des dernières années en bande dessinée se veut taillée sur mesure pour un public féminin. À cet égard, la niche «humour pour femmes» semble particulièrement porteuse, pour ne pas dire lucrative. Et alors que les éditeurs l’investissent en masse, les libraires voient défiler toute une brassée de ces sosies graphiques de Soledad Bravi, Aude Picault ou Pénélope Bagieu, racontant toutes les mêmes gags d’épilation, de ronflements masculins ou de consœurs de bureau s’entrebitchant sur leur apparence. Déjà que le cliché rose recouvre outrageusement ces albums et que c’est tout juste si l’éditeur ne se sent pas obligé d’indiquer «pour les filles» en couverture, on constate que flotte une certaine confusion, alors que semblent souvent amalgamés sensibilité créative et public-cible.
Bande dessinée de femmes ou pour femmes ?
Alors qu’on assistait par exemple à l’émergence d’une véritable hu- moriste du trait avec Hélène Bruller (Je veux le prince charmant), dont l’acidité graphique n’avait pourtant pas grand chose à voir avec le cliché qu’on peut se faire du «dessin féminin», les œuvres publiées par la suite dans un «créneau» monté sur mesure n’en offrirent souvent que des ersatz mous n’en conservant que le propos, mais avec un dessin qui « fait fille ».
Faire fille est malheureusement ce à quoi on semble souvent demander aux créatrices de s’en tenir. Dans les tables rondes des festivals, elles sont trop fréquemment parquées ensemble tandis qu’on leur demande ce que ça fait d’être une fille dans l’univers masculin de la bande dessinée ?, qu’on les étiquette d’abord comme femme-bédéiste, alors que leurs travaux respectifs offrent des perspectives fort variées. Demandons-nous plutôt ce que les femmes ont apporté à la bande dessinée qui ne s’y trouvait pas avant…

Mais avant de s’égarer, cernons l’élément déclencheur à ces propos qui se bousculent, qui se trouve encore une fois dans les paroles d’un client, ici d’une cliente, désirant s’initier à la bande dessinée, qui suite à la présentation de quelques albums avait dit chercher plutôt « un dessin féminin ». Un peu désarçonné par sa requête, je finis par lui proposer quelques titres, ne sachant trop si cette féminité qu’elle recherche doit se trouver davantage dans le contenu, ou effectivement dans le style, la nature propre du dessin. Finalement, je lui présente un heureux mélange des deux avec Mademoiselle Else de Manuele Fior, portrait de femme cherchant à s’émanciper dans une société rongée par les conventions, le tout sublimé par une ligne sensible et mouvante qui visiblement tape dans l’œil de la cliente. Et pourtant, Fior est un homme-bédéiste.

Femmes entrant en BD
À l’origine, il y en eut une à faire sa place, et pas n’importe laquelle : Claire Bretécher, dont la série-phare, Les Frustrés, lui valut en 1976 d’être qualifiée de «meilleur sociologue de l’année» par Roland Barthes. Pour avoir examiné bien des fonds de bibliothèques publiques, mêmes celles n’ayant qu’une poignée de bandes dessinées pour adultes dans leur collection possédaient toujours invariablement quelques-uns des albums de cette fameuse humoriste. Mais, disons-le, jusqu’au années 90, elles seront bien peu nombreuses à percer dans la profession : Chantal Montellier, Florence Cestac, Annie Goetzinger, Chantal De Spiegeleer, Marianne Duvivier, Séraphine… Les connaissez-vous ?

Daddy's girl, un troublant récit autobiographique sur l'inceste
Le véritable investissement du médium par les femmes se déclenche notamment au moment de la naissance du mouvement autobiographique en bande dessinée, initié par les éditeurs indépendants, et qui nous a fait découvrir par exemple les œuvres très personnelles de Julie Doucet, Debbie Drechsler, Dominique Goblet, Marjane Satrapi ou Allison Bechdel. Ce mouvement a pris de l’ampleur pendant une quinzaine d’années, pour exploser avec la vague des blogues BD, où quiconque ou presque sachant tenir un crayon peut maintenant livrer ses états d’âmes quotidiens sur la Toile. Évidemment, la génération actuelle des auteures de bandes dessinées est loin de ne faire que de l’autobiographie, mais il se trouve que cette pratique aura constitué un levier de choix à l’émergence de la féminine voix.

Le cahier bleu, Alph'art du meilleur album en 1995
Il ne faudrait cependant pas négliger le rôle qu’a joué le shôjo manga, présent dans la culture francophone depuis une vingtaine d’années. La découverte de toute la vitalité de ce genre de la bande dessinée nippone, réalisé par des femmes pour des filles, aura durablement stimulé les créatrices, et tout l’engouement qu’il suscite encore, fait réagir les éditeurs. De sorte qu’aujourd’hui, ces derniers ont «adopté» le modèle japonais et que s’édite un shôjo à l’européenne : une bande dessinée tournant autour de la sensibilité et du quotidien des adolescentes, publiée dans un format compact de forte pagination.
Sinon, on a longtemps proposé aux lectrices désirant s’initier à la bande dessinée, bastion d’hommes, des auteurs dont les styles contenaient un certain «côté féminin» : Cosey, André Juillard ou Emmanuel Lepage, par exemple, sans doute parce que ceux-ci présentaient des personnages féminins plus nuancés que les habituels stéréotypes de leurs confrères… Mais peut-être aussi parce que ces derniers possédaient un ton plus à fleur de peau dans leur récit ?
Au-delà des idées reçues
Difficile de cerner efficacement une éventuelle féminité graphique. Comment départager les idées reçues des faits ? Le concept de sensibilité semble central, mais celui-ci demeure bien subjectif. Doit-il y avoir un trait délicat ? Ou des couleurs à l’aquarelle plutôt qu’un remplissage bien saturé ? Et existe-t-il un dessin de gars ? Quelle image vous en faites-vous ? Quelque chose de sombre et torturé ? D’anguleux ? Des couleurs criardes ? Femmes et hommes ne pourraient-ils pas de même utiliser tous ces aspects du dessin selon l’effet qu’ils cherchent à produire, sans sacrifier à leurs propres sensibilités ?

Gipi, Bastien Vivès, Kim Dong-Wha : des hommes au dessin féminin ?

Claire Wendling, Laura Zuccheri, Tanxxx : des femmes au dessin masculin ?
Par ailleurs, une auteure aura-t-elle forcément un dessin féminin ? Si, comme nous l’avons vu plus haut, le registre humoristique/air du temps semble s’ériger en fonction d’un certain canon féminin bien défini, les styles des auteures s’avèrent aussi diversifiés qu’incompatibles.
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La reconnaissance de cette diversité est justement un des chevaux de batailles de l’Association Artémisia. En effet, si la littérature a son Prix Fémina et le cinéma son Festival de Créteil, il n’y a pas de raison pour que la bande dessinée n’ait pas elle aussi son «espaces de légitimation et de reconnaissance au féminin». Plutôt militante, clamant que la bande dessinée grand public reste un médium «dominé par l’imaginaire masculin, qui véhicule des stéréotypes écrasants», l’Association Artémisia remet un prix annuel récompensant une jeune dessinatrice.
Avec raison, car, pour sortir de nos préoccupations graphiques, la bande dessinée demeure malheureusement encore pour une large part de sa production empêtrée dans des poncifs machistes. Il va de soi que ce ne sont pas ces albums qu’on cherchera à mettre entre les mains des lectrices. Mais il existe quantité de titres, qu’ils soient le fruit de la main de la femme ou de celle de son abrupt compagnon, qui sauront rallier le goût et la sensibilité féminine. Et comme aimait à le dire Brigitte, mon ancienne collègue : « Les femmes adorent la bande dessinée ; seulement, elles ne le savent pas encore… »
Mots-clefs : Association Artémisia, autobiographie, blogues BD, Claire Bretécher, dessin féminin, dessin masculin, femmes-bédéistes, Hélène Bruller, Manuele Fior, public cible, sensibilité, shôjo manga, stéréotypes, univers masculin


Eh bien ! J’avoue que je ne me suis jamais posé ces questions. Mais maintenant que j’y pense, dans mon entourage, il y a pas mal plus d’hommes que de femmes qui s’intéressent au 9ième art.
Je lis beaucoup de romans et j’ai réalisé au fil du temps que je préférais souvent les écritures de femmes à celles d’hommes mais, jusqu’à date, je n’ai pas du tout fait cette distinction en bande dessinée. L’imaginaire n’a pas de sexe pour moi.
Je ne suis pas spontanément attirée vers les BD d’action avec des épées, et des têtes qui volent en éclat, mais je ne le suis pas dans les romans, ni les films. Ah oui, et dans les romans, je ne suis pas vraiment porté sur la chick litt, sans pourtant renier le genre.
Quand je lis Michel Rabagliati ou Zviane, je ne vois pas de différence : Deux sensibles. En fait, j’aime la sensibilité et l’imagination qu’elle viennent d’un homme ou d’une femme.
J’espère que les femmes vont bientôt savoir qu’elles aiment la bande dessinée (réf. Brigitte).
C’est un des articles les plus intéressants et pertinents que j’ai lu sur la BD au Féminin. Bravo.
Super ce blogue,
félicitations!!!