
En 1982, Osamu Tezuka est à Angoulême pour présenter, dans l'indifférence générale, Hi no tori 2772, un adaptation en dessin animé du second tome de la série manga dont il est le plus fier. Ci-dessus : la VF du manga chez Tonkam
L’anecdote est célèbre : nous sommes en 1982, à la Mecque annuelle de la bande dessinée, le Festival d’Angoulême. Un petit homme, son éternel béret vissé sur la tête, se promène de manière tout à fait incognito dans la foule. Son nom : Osamu Tezuka ; profession : mangaka. Si ce nom ne vous évoque rien, imaginez-vous Marcel Proust se dandinant dans un congrès mondial de littéraires sans provoquer le moindre tressaillement. Parce qu’en effet, personne ne bronche à Angoulême, et pour cause : à l’époque, pas un d’entre eux n’a la moindre idée qu’existe une bande dessinée au Japon, et que, de surcroît, ce dieu vivant du manga, débarqué comme simple touriste, en a dessiné près de 150 000 pages !
Il faudra attendre le début des années 90 pour qu’à l’initiative de l’éditeur Jacques Glénat, survienne enfin France la première tentative importante de diffusion de la bande dessinée japonaise. C’est l’immense Akira de Katsuhiro Otomo qui brisait la glace, rejoignant alors un public d’adolescents friands de science-fiction et carburant à l’adrénaline. Puis viendra peu de temps après l’incontournable, tonitruante et interminable saga Dragon Ball d’Akira Toriyama, visant plus particulièrement la tranche d’âge des écoliers, avec le succès qu’on sait. Car non seulement l’épopée fantastique de Sangoku a rencontré une incroyable popularité, à l’image de celle dont elle avait joui dans son pays d’origine, mais elle a surtout éduqué durablement une génération, jeune et réceptive, aux particularités du manga. Le point de non-retour était franchi.

Le commodore Perry rencontre les officiels japonais à Yokahama, en 1853 (anonyme)
Commodore Groensteen
Le 18 juillet 1853, le commodore Matthew Perry trouait une brèche dans la politique isolationniste du régime shogunal en réclamant l’ouverture du Japon aux navires marchands américains. Un an plus tard, sous la menace des canons, les Japonais se résignaient à signer un accord permettant aux navires étrangers de se ravitailler dans différents ports de l’archipel. Par ce traité, le pays s’ouvrait progressivement au commerce avec l’Occident. Ainsi, du fait de cette tradition isolationniste, le Japon a longtemps fait figure de pays étrange et impénétrable. Encore récemment, dans les années 80, régnait une forte nippophobie ambiante, comme le racontent Frederic Boilet et Benoit Peeters dans l’entretien présenté à la fin de Demi-tour 2.0. La bande dessinée allait-elle remédier à tout ça ?

En 1991, deux ans après le décès de Tezuka, paraissait la première étude conséquente publiée en français sur la bande dessinée du Pays du soleil levant : L’univers des mangas du théoricien Thierry Groensteen. À l’époque des balbutiement de l’adaptation française, Groensteen jetait déjà un regard fort éclairé sur cette terra incognita, partageant son ambition de « réécrire l’histoire du 9e art en y intégrant l’un de ses principaux foyers de production ». Malheureusement épuisé depuis, cet ouvrage ayant longtemps fait figure de bible en la matière a pourtant étonnamment bien traversé le passage des années, possiblement en raison du caractère virginal, décomplexé, du regard qui était à ce moment posé. Ne pouvant s’appuyer sur aucun corpus d’œuvres en français, l’auteur avait lui-même effectué sa sélection (à ce titre, son « Tour du manga en 25 auteurs », qui cherche à représenter la production dans toute son hétérogénéité, est particulièrement éclairé), traduisant quelques extraits pour l’occasion. L’abord de la dimension esthétique, développée avec son collaborateur Harry Morgan, avait aussi le mérite de toucher juste :

Cinq cases pour décomposer la course du personnage dans Touch de Mitsuru Adachi
« [...] les scènes d’action – et mêmes certaines scènes statiques où l’affrontement est d’ordre psycho- logique – sont décomposées selon un découpage beaucoup plus analytique que dans la BD occcidentale. Le regard glisse rapidement sur une multitude de vignettes, dont une proportion assez importante ne font pas rebondir l’action, ne sont pas porteuses d’information en elles-mêmes : c’est leur insertion dans un continuum visuel qui fait sens. Caractéristique des mangas apparaît cette faculté de dilater (ou, à l’inverse, de contracter à l’extrême) un moment du récit. En ce sens, on pourrait dire que le manga est avant tout un art du montage, si ce terme n’avait le défaut d’induire de fallacieuses analogies avec le cinéma. »

Depuis le story-manga
Après la première vague d’adaptations, un léger déclin enregistré à la fin des années 90, puis un redémarrage en force à l’aube de l’an 2000, paraissait en 2004 Manga : Soixante ans de bande dessinée japonaise du conservateur et journaliste britannique Paul Gravett, qui travaille à la promotion de la bande dessinée depuis plus de vingt ans. Ce volume très richement illustré, qui systématise une approche historique par rapport au panorama effectué par Groensteen, prend comme jalon initial la fin de la Seconde Guerre, événement déterminant s’il en est un dans l’histoire japonaise contemporaine, et qui a à sa façon imprégné la culture manga.

En 1953, Tezuka adapte Crime et châtiment de Dostoïevski, l'un de ses romans préférés, et cherche à rendre le climat psychologique au niveau esthétique.
1945 est aussi l’année des débuts professionnels d’Osamu Tezuka (toujours lui !), grand amateur de cinéma américain, qui se demandait pourquoi ces films étaient si différents des films japonais : « Comment pourrais-je dessiner des bandes dessinées qui fassent pleurer, rire et touchent les gens comme [ces] films ? » C’est cette prise de conscience qui poussa Tezuka à développer le registre du story manga, ou manga narratif, ces récits dynamiques de quelques 200 pages tels que nous les connaissons encore aujourd’hui. Car avant lui, la production japonaise se résumait surtout à des histoires courtes… C’est Tezuka qui aura donné à la bande dessinée japonaise cette impulsion d’action trépidante, qui « propulse les personnages à travers l’histoire », tout en partageant sa passion pour les innovations technologiques comme ses inquiétudes sur l’irrespect de la vie lorsque celles-là sont incontrôlées.
Dans cet ouvrage qui fit date, Paul Gravett consacre également des chapitres conséquents aux grands genres (ou publics) du manga : shônen (garçon), shôjo (fille) et seinen (jeune homme), toujours avec un fort parti-pris iconographique qui permet au lecteur de bien cerner leurs particularités.

Une question d’image ?
Car c’est bien là l’unique reproche que nous pourrions adresser à cet ouvrage paru en août, Histoire du manga de Karyn Poupée, l’un des plus importants et ambitieux à avoir été consacré au manga cette décennie. L’absence totale d’iconographie se fait cruellement ressentir lorsque l’auteure s’échine à donner une description visuelle probante du style de tel ou tel auteur tout en ne parvenant qu’à en laisser un vague parfum. Contrainte économique de l’éditeur ou volonté de l’auteure ? Pourrait-on imaginer un livre sur l’histoire de la peinture sans que n’y figure un seul tableau ?

Et pourtant, celle qui avait publié en 2008 Les Japonais, un portrait acclamé de la société nippone, et ce, tant par la critique française que japonaise, nous livre avec Histoire du manga un essai en tous points fascinant. Car, fidèle à sa passion, cette correspondante permanente de l’AFP à Tokyo, en nous racontant avant tout l’histoire et la société japonaise pour mieux nous raconter sa bande dessinée nationale, construit une histoire fichtrement intéressante…

The Japan Punch, inspiré du Punch londonien, lui-même inspiré du Charivari français !
L’avant-manga
Ainsi, l’auteure passe un long moment à situer l’avant-manga, partant de la venue du commodore Perry pour repérer les premières incursions de la culture graphique étrangère, notamment celle des journaux satiriques britanniques et de leurs caricatures, importés dans la ville-concession de Yokohama à un moment où toute marque d’irrespect du pouvoir est prohibée… Voici qu’arrivait « un nouveau type d’illustration, où l’auteur ne se contente pas de dessiner objectivement la scène observée, mais la transforme pour y induire sa propre opinion, sa colère, sa stupéfaction, son indignation, son émotion, son amusement, et déclencher chez le spectateur une réaction non pas seulement sensorielle mais aussi réflexive. » Ces caricatures auront une forte influence sur le développement d’une presse engagée illustrée, qui s’effectuera en parallèle avec l’essor social, culturel et l’accès au savoir d’un pays avide de connaissances où en 1907, le taux de scolarisation atteint 97% de la population ! Le Japon, société de lecteurs ?

Gen d'Hiroshima de Keiji Nakazawa, ou le récit autobiographique d'un survivant de la bombe atomique (VF chez Vertige graphic)
Le 20e siècle a vu le pays témoin d’une série de grandes catastrophes (tremblements de terre, grand incendie d’Edo, krach boursier de 1929, bien sûr, sans parler des bombardements de 1945…) À plusieurs reprises, le pays dut être reconstruit. Et voici que s’affirma une des influences du daily-strip américain : c’est souvent dans la grande presse quotidienne, avec de petits personnages dessinés, flegmatiques et proches du peuple, qu’on contribua à mettre du baume sur le cœur d’une population durement éprouvée, tout en lui en donnant à l’ouvrage… Ainsi s’illustrait « la nouvelle capacité du manga à réconforter par de simples dessins et communiquer la force des sentiments des personnages eux-mêmes (et non l’opinion de l’auteur, comme dans le cas de la caricature) ». D’ailleurs, la devise de Shônen jump, le grand hebdomadaire de mangas pour garçons (dont le plus fort taux de publication atteint 6,5 millions d’exemplaires en 1995), n’est-elle pas Amitié, effort, victoire ? On pourrait croire que cette philosophie narrative, emblématique de la bande dessinée nippone grand public, reflète et nourrit l’énergie d’une nation qui, par exemple, avait retrouvé dès 1933 son niveau de production antérieur à la dépression mondiale ; ou qui devenait deuxième économie mondiale dès 1968, quelques vingt ans après que la Seconde Guerre l’eut laissée exsangue…

1834 : exemple de « manga » de Hokusai
Des images dérisoires, vraiment ?
Comme le synthétise Karyne Poupée, toute l’histoire du manga s’appuie sur ces interactions permanentes entre les conjectures sociales et les influences étrangères : le 9e art japonais est né d’un mariage de traditions artistiques séculaires et d’importation, dans un contexte politico-économique propice ; et là se trouve justement l’une des grandes forces d’Histoire du manga : son travail de mise en contexte. Ce pourquoi, en introduction, elle prend la précaution de questionner la paternité et l’origine du terme manga – que d’aucuns attribuent à l’auteur des 36 vues du Mont Fuji, le grand peintre et dessinateur Hokusai Katshushika -, et la traduction littérale que la langue française à jusqu’à maintenant faite du terme : images (ga) dérisoires (man). Car « la traduction littérale du manga est de la même façon dépendante du contexte historique. [...] Si la filiation entre les croquis d’Hokusai, les caricatures de presse et la bande dessinée ne saurait être niée, il est impossible d’accorder le même sens au mot manga, pourtant employé dans les trois cas. » La solution se trouverait selon l’auteur dans une autre acception de « man », celle d’écoulement, qui suggère un déroulement, une succession, une multitude. Dès lors, le terme manga peut littéralement être traduit par « suite » ou « série » d’images, en phase avec la nouvelle identité qu’il s’est définie au cours du siècle dernier.
En quelques 400 pages, Karyn Poupée nous promène dans l’histoire du manga comme dans un roman, et malgré l’inévitable name-dropping qui découle de toute entreprise de ce genre, elle rend cette lecture étonnamment vivante grâce à une langue riche et une analyse érudite, capable de mettre en relation des aspects aussi divers qu’essentiels, apte à nous faire découvrir le manga… comme une école de la vie japonaise.
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L’univers des mangas : Une introduction à la bande dessinée japonaise, Thierry Groensteen, Casterman, 1991, 134 p. Demi-tour 2.0, Frederic Boilet et Benoît Peeters, Dupuis, coll. «Aire libre», 2010, 80 p. Manga : Soixante ans de bande dessinée japonaise, Paul Gravett, Du Rocher, 2004, 176 p. Histoire du manga, Karyne Poupée, Tallandier, 2010, 397 p. Les Japonais, Karyn Poupée, Tallandier, coll. « Approches », 500 p.À paraître : Manga : Histoire et univers de la bande dessinée japonaise, Jean-Marie Bouissou, Philippe Picquier, 500 p.
Mots-clefs : Akira, Akira Toriyama, caricature, commodore Perry, daily-strip, Dragon Ball, Histoire du manga, isolationnisme, Karyn Poupée, Katsuhiro Otomo, L'univers des mangas, manga, Manga : Soixante ans de bande dessinée japonaise, Osamu Tezuka, Paul Gravett, story-manga, Thierry Groensteen
