
Section bandes dessinées – une belle journée où les chariots ploient sous les arrivages. Un libraire s’approche d’un client, le salue, s’informe s’il peut l’aider. Sans vouloir le bousculer, bien sûr. Le sens du service passe avant tout. Mais demeure que le libraire s’interroge : est-ce que ce client a fait le tour de ce qu’il connaissait ? aurait-il envie qu’on l’amène à la découverte de nouveaux paysages livresques ? et même, voudrait-il franchement se jeter à l’eau en ayant envie qu’on le surprenne ? Et voilà que le client se risque : Oui, que proposez-vous ?
Quel bonheur ! alors que le libraire peut se mettre en marche, et commencer son réel boulot : identifier les goûts de ce nouveau lecteur, comme on chercherait à le faire des variables d’une équation à deux inconnues ; entreprise épineuse s’il en est une, mais enthousiasmante au possible, alors qu’on opère, qu’on dissèque, qu’on discerne, bref, qu’on cherche la réponse à l’éternelle et fondamentale question: quel est l’album qu’il faudrait absolument lui mettre entre les mains ?
Parce que souvent, à la question Qu’avez-vous aimé ?, on se fera répondre Ah, mais moi j’aime tout !, et voilà que le champ des livres possibles paraît s’élargir d’un coup, rendant l’opération encore plus délicate. Et si, en tâtonnant ça et là, on aura réussi à se faire une idée du genre de récits qu’affectionne le lecteur en herbe, voire en friche, reste un facteur déterminant : le dessin. Du dessin, ça ne va pas de soi.
Car alors qu’on entreprend de présenter la perle rare à coup d’arguments massue savamment agencés, on perçoit soudain une neutralité non feinte : ça ne prend pas. Très bien, on ne s’attardera pas ; on s’était conservé quelques autres idées lumineuses sous la manche, et on enchaîne tout de suite sur ce nouveau titre qui vous enchantera à coup sûr, voyez ces pages… Mais cette fois, on devine même une pointe d’agacement chez notre destinataire. Celui-ci prend alors le taureau par les cornes et avertit l’obstiné destinateur : Ah, mais moi, ce que j’aime, c’est du beau dessin…
Mmmoui, pas facile de répondre à cet électrochoc de subjectivité. Ce qu’un trouve beau, l’autre ne peut le souffrir en peinture, et vice-versa. Les goûts et les couleurs…, comme le tranche ce célèbre dicton relativiste si utile pour couper court à toute discussion. Mais toujours est-il qu’on ne se laisse pas démonter : on cherche à découvrir LE type de dessin qui se cache derrière cette appréciation individuelle du dessin. Et souvent, on découvre que ce beau dessin est en fait… le réalisme classique.

« Impression, soleil levant » (1872) de Claude Monet, qui a donné son nom à l'impressionnisme
À partir de là, le conseil pourra enfin toucher la cible et faire un heureux. Mais tandis que le client s’éloignera ravi et qu’on lui adressera nos vœux sincères, on ne pourra s’empêcher d’avoir cru revivre le conflit de la modernité artistique.
D’une part, qu’est-ce qu’un beau dessin en bande dessinée ? Si de nombreux lecteurs semblent s’entendre sur le fait qu’un dessin beau en est un qui ressemble, qui cherche à imiter le monde qui nous entoure comme le fait une photographie, tant d’autres rejettent cette idée. Je m’explique : si l’imitation du réel était le principal objectif des peintres avant l’invention de la photographie, alors qu’ils vivaient surtout de portraits commandés par les nobles, quel intérêt y eût-il à poursuivre dans cette voie académique alors qu’une machine reproduisait dorénavant le réel d’une manière infiniment plus rapide et économique qu’eux ? Ce pourquoi ceux-ci orientèrent par la suite leur travail dans une autre direction. Apparurent les impressionnistes, nommés ainsi parce qu’ils recherchaient surtout à traduire une impression fugitive des choses ; puis les expressionnistes, qui déformaient volontairement la réalité au service de l’émotion qu’ils désiraient susciter. S’enchaînèrent quantité de ces nouveaux mouvements picturaux (par ailleurs qualifiés d’art dégénéré par les Nazis), dont le travail se radicalisa suite aux horreurs de la première guerre mondiale (où est dorénavant la beauté ?) Dans un même ordre d’idées, Theodor W. Adorno se demandera plus tard si la poésie est encore possible après Auschwitz… Toujours est-il qu’en tant que médium de l’image, la bande dessinée se nourrit évidemment de ces nombreux courants.

Hugo Pratt, 1927-1995.
D’autre part, à quoi sert le dessin dans le médium bande dessinée ? Il y est le support de l’histoire. Le dessin doit donc avant tout être narratif : il cherche à servir le récit, avant toute conception de la beauté. Fort de cet état de fait, le dessinateur bénéficie d’une importante liberté : loin d’être cantonné aux textes pour matérialiser son récit, il peut moduler son dessin en fonction de ce qu’il désire raconter. Hugo Pratt disait d’ailleurs à ce propos : Je dessine mon écriture et j’écris mes dessins. S’il est vrai que le père de Corto Maltese avait le sens de la formule, il n’en demeure pas moins qu’il avait touché là à quelque chose d’essentiel. Pourquoi se cantonner à la neutralité du réalisme lorsqu’une infinité d’émotions est possible à partir du travail pictural ?

Un auteur comme Joann Sfar a d’ailleurs usé de manière convaincante de cette philosophie du dessin tandis qu’au fil de ses cases – Pascin, par exemple, nous en offrant une bonne démonstration -, il alterne tracé fin et minutieux ou coup de pinceau rapide et enlevé, détails fourmillants ou évocation brute. Dans L’art invisible, Scott McCloud, quant à lui, définit la représentation en bande dessinée comme un vaste territoire compris entre réalisme, art abstrait et langage, où toutes les intersections sont possibles…
Pour revenir au gentil client, évidemment, on ne forcera pas ses goûts. Comme le répète souvent mon estimé collègue Monsieur Lacasse (je paraphrase !) : Dans cette librairie, un de nos plaisirs est de pouvoir servir avec la même attention le fan de Michel Vaillant et le lecteur de bande dessinée d’auteur. Mais, seulement, de temps à autre, présenter un petit truc différent, question de toujours laisser ouverte la possibilité qu’à défaut d’un plongeon, la saucette se fasse !

Et je repense ici aux propos pleins de sagesse d’un autre client s’étant mis «tardivement» à la bande dessinée qui m’avait confié, après quelques rencontres, qu’au fond, les styles visuels en bande dessinée s’appréciaient un peu comme le vin : quand on ne connaît pas, c’est moins évident d’essayer des trucs bien corsés. Et de même que pour un dégustateur novice, au début, il fallait y aller avec quelque chose d’accessible, un cabernet sauvignon par exemple. Bref, qu’il faut laisser au goût le temps de se développer. Et, qu’un jour, ses pupilles pourraient goûter un noir et blanc bien expressionniste !
Puis le client suivant arrive, et demande : Mais vous là, c’est quoi votre bande dessinée préférée ?
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Pascin, Joann Sfar, L’association, coll. «Ciboulette», 186 p. L’art invisible, Scott McCloud, Delcourt, 224 p.
Mots-clefs : dessin, modernité picturale, photographie, réalisme, représentation, style

Cet article est passionnant, écrit d’ailleurs avec rythme, passion et humour. Je passe le mot …
La bd et la littérature jeunesse, même combat. Il n’est pas rare de se voir dire, « présentez moi quelque chose de beau », et donc de répondre à la demande du client qui finalement, préfère quelque chose, comme Caillou. À nous, ensuite de présenter, d’y aller doucement, de guidre. Mais avouons-le, ce n,est pas toujours facile!
La comparaison entre un bon vin et une bande dessinée d’auteur me rappelle une scène d’anthologie à propos du Pinot Noir dans le film Sideways déclamé par Paul Giamatti…La même attitude devant le monde mystérieux du Pinot Noir serait parfaitement de mise avec la bd d’auteurs!!
Excellente chronique … qui illustre bien la difficulté des passeurs culturels (libraires, enseignants, parents) de faire avancer les goûts !
Vive la diversité !