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4 octobre 2010  par Eric Bouchard

Apprendre à lire la bande dessinée

Notre contact avec la clientèle institutionnelle nous place chaque jour ou presque face à une criante nécessité : former des lecteurs ! Et c’est une question systémique, car tant que le corps enseignant ne sera pas en mesure d’effectuer une lecture approfondie de la bande dessinée, celui-ci ne pourra pas non plus inciter ses élèves à le faire. En poursuivant le raisonnement, on pourrait même voir là une certaine forme de censure : comme les bibliothécaires et enseignants se détournent spontanément des ouvrages qu’eux-mêmes ne savent apprécier, l’élève ou le grand public se voient eux aussi ainsi empêchés dans le développement de leurs compétences de lecture. Si la communauté ne peut que se contenter de fast-food littéraire pour se faire les crocs, elle aura du mal à aiguiser ses papilles.

La carte de l’humour

Il y a quelques années, Lewis Trondheim et Sergio Garcia faisaient paraître un fort divertissant ouvrage de vulgarisation intitulé Bande dessinée : Apprendre et comprendre. À l’origine de cette mise en relief, se posait une intention bien précise : « Nous nous sommes un jour rendu compte, après avoir discuté avec bon nombre de personnes – amateurs de littérature, enseignants, prescripteurs… -, que [ceux-ci] étaient bien ennuyés avec la bande dessinée. Celle-ci est très présente dans les librairies, les bibliothèques et les programmes scolaires, mais nombreux sont ceux qui estiment ne pas savoir la comprendre. Notre ouvrage tente d’en recenser les bases d’apprentissage, d’écriture et de lecture. »

Inspiré pour une bonne part des thèses de Scott McCloud, mais aussi de leurs expériences personnelles d’auteurs, cet essai en bande dessinée, avec ses deux auteurs-personnages devisant tel un duo de stand-up comics, confrontant in situ les différents dispositifs formels du neuvième art, séduit par son éloquence et son efficacité. Cependant, s’il s’avère une excellente initiation pour réaliser de manière accessible quelques exercices ponctuels (de création comme de lecture), il répond peut-être moins directement à un souci de pédagogie intégrée.

Réinventer l’acte de lecture

Dans le premier numéro de la revue Formule, un collectif québécois mêlant courtes histoires autour d’un thème et quelques textes théoriques et documentaires, Jacques Samson se posait quant à lui la question « Avec quelles bandes dessinées enseigner la bande dessinée ? » (au collégial, est-il sous-entendu, même si le propos de l’auteur peut largement s’appliquer à presque tous les publics). Sans chercher absolument à y répondre de manière prescriptive, Samson défend surtout l’idée que « l’élaboration réfléchie d’un corpus doit être au cœur d’une pédagogie de la bande dessinée » et que ce corpus doit avant tout être guidé par le souci « d’éveiller le désir et la curiosité des étudiants » en canalisant ce désir « vers des œuvres proposant une démarche opposée à l’usage consommatoire, commode et rapide. » Une mise en garde superflue ?

L’idée est de proposer des bandes dessinées dont le contenu permettra qu’on puisse s’attarder longuement, de les initier à un plaisir de lecture « fondé sur un rapport différent à l’œuvre – et à soi-même – qui sollicite autre chose que l’appétit impulsif, soit le plaisir d’installer son contentement dans la sphère de l’observation ciselée, de la réflexion […] ». De l’affinement de l’attention, précise-t-il, tandis qu’il cite à titre d’exemple le travail d’auteurs tels Chris Ware ou Edmond Baudoin. Car le moyen le plus sûr « pour susciter l’affinement de l’attention – prémisse de l’affinement du goût – chez les étudiants consiste à les placer face à des œuvres qui leur sont franchement étrangères, ou dont le  »mode d’emploi » ne leur paraît pas d’emblée familier, contrairement à la plupart des bandes dessinées de  »consommation » courante. » Réinventer l’acte de lecture, en somme, en privilégiant la diversité et l’imaginaire bande dessinée.

La pédagogie par l’œuvre commentée

Son de cloche similaire chez Yves Sohet, qui, en introduction à son tout récent Pédagogie de la bande dessinée, déplore le fait que les « véritables œuvres d’expression personnelle et de recherche » parues ces dernières années, appelant « une réelle intelligence de la planche et du dispositif de la bande dessinée […], faute d’appareil critique et de relais culturels efficaces, […] demeurent trop souvent peu reconnus, piètrement diffusés. » Or, comme il le souligne, si l’enseignement de la bande dessinée, de son histoire, de ses œuvres marquantes et de son dispositif expressif fait cruellement défaut dans l’univers scolaire, les livres et manuels explorant ses mécanismes ne font bien souvent qu’aligner et commenter des extraits d’œuvres au service de tel ou tel procédé. Bref, que ce qu’il manque à la bande dessinée pour en faciliter l’enseignement critique, c’est un corpus de commentaires d’œuvres comme en bénéficie l’enseignement de la littérature.

Voici donc la tâche à laquelle s’attelle le professeur du Département de communication sociale et publique de l’UQAM, spécialiste de la bande dessinée, et entre autres des œuvres d’Andréas et d’Edmond Baudoin – auteur qu’avait justement convoqué Jacques Samson, et dont la courte histoire 1420406088198, parue originellement dans le collectif L’argent roi (Autrement), sera l’élue de Sohet dans ce qui pourrait prendre les allures d’un manifeste de la lecture commentée. Pourquoi cette œuvre en particulier, pas nécessairement remarquable dans la bibliographie de l’auteur ? Parce qu’avant tout, elle maîtrise pleinement les ressources expressives de la bande dessinée, et qu’accessoirement, sa brièveté (vingt-cinq planches) se prête plus facilement à un exercice didactique.

Cette illustration de la pratique du trait concerne autant le peintre de lettres représenté que l’auteur même de ces cases. C’est aux mêmes traits que le lecteur est confronté et ce n’est donc pas l’effet du hasard si le trait esquissé grâce «au petit doigt sur le support» est également celui de la case qui le contient. En réalité, cette leçon de peinture est, pour nous, une leçon de lecture. Le maître-artisan insiste, par deux fois : «Tu vois ?» et lorsqu’il se tourne vers le garçon, c’est bien le lecteur qu’il regarde en face.

« Cette illustration de la pratique du trait concerne autant le peintre de lettres représenté que l’auteur même de ces cases. C’est aux mêmes traits que le lecteur est confronté et ce n’est donc pas l’effet du hasard si le trait esquissé grâce «au petit doigt sur le support» est également celui de la case qui le contient. En réalité, cette leçon de peinture est, pour nous, une leçon de lecture. Le maître-artisan insiste, par deux fois : «Tu vois ?» et lorsqu’il se tourne vers le garçon, c’est bien le lecteur qu’il regarde en face. » (p. 107)

Philippe Sohet aborde cette nouvelle de Baudoin selon une triple perspective : thématique (le contenu, le réseau de sens du discours, ce que nous propose le texte), expressive (quelle est la stratégie, comment le propos est-il organisé) et modale (le dispositif expressif lui-même, ou comment le discours s’incarne-t-il matériellement). Pour lui, il ne s’agit pas de dresser l’inventaire des ressources expressives du médium, mais bien de « repérer comment elles ont été mises à contribution ici pour épouser et endosser au mieux un récit précis. » Il va de soi que, les deux premières perspectives relevant de traditions académiques littéraires déjà bien ancrées, l’auteur se contentera d’en relever les principaux aspects à l’œuvre ; c’est surtout la dimension modale qui sera approfondie.

Sohet nous livre une lecture en tous points brillante de 1420406088198, ainsi qu’un vaste bibliographie pour qui voudra s’attarder sur un aspect ou l’autre évoqué en cours d’analyse. S’il aurait été possible de lui reprocher d’avoir choisi une œuvre franchement inaccessible (au sens où sa première édition, dans le collectif L’argent roi, est épuisée depuis des lustres, et sa réédition, au sein de la compilation Patchwork (Le 9e monde, 2006), en plus de ne pas respecter la parité des planches, n’a pas été diffusée au Québec),  rappelons que c’est au niveau de l’exercice accompli que Pédagogie de la bande dessinée démontre toute sa pertinence.

Plaisir de l’analyse

Thierry Groensteen qualifie la bande dessinée, cette «collection d’espaces parcellaires», d’art du détail. Et en effet, si on ne peut nier le plaisir ressenti à dévorer l’une derrière l’autre les pages d’une bande dessinée, alors qu’on est emporté par la frénésie d’un récit, c’est souvent à la relecture qu’on se rendra compte de la qualité (ou non) du travail d’un auteur, qu’on découvrira tous ces détails signifiants qui avaient échappé à notre première lecture. Mais encore faut-il savoir les débusquer ! Ne négligeons pas cet autre plaisir, celui de l’analyse, qui souvent devient encore plus gratifiant que le premier.

* * *

Parlant d’Edmond Baudoin, signalons la parution d’un inédit chez Librio, Le marchand d’éponges, sur scénario de Fred Vargas, petit dessert à lire après s’être régalé de Les quatre fleuves (Viviane Hamy) du même tandem, une enquête du célèbre commissaire Adamsberg en bande dessinée…

* * *

Bande dessinée : Apprendre et comprendre, Lewis Trondheim et Sergio Garcia, Delcourt, 2006, 32 p.
«Avec quelles bandes dessinées enseigner la bande dessinée?»,Formule, no.1 : Bears and beers, collectif, Les 400 coups, coll. «Mécanique générale», 2007, pp. 8-12
Pédagogie de la bande dessinée : Lecture d’un récit d’Edmond Baudoin, Philippe Sohet, Presses de l’Université du Québec, 2010, 115 p.

Pour des lectures commentées et/ou pédagogiques de bandes dessinées :

La collection «Classiques contemporains/bandes dessinées» chez Magnard
La collection «La BD de case en classe» du Centre régional de documentation pédagogique Poitou-Charentes

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5 commentaires à cet article

  1. eliZAbeth dit :

    Pour familiariser les tout-petits avec la BD, il y a la série « Petit Poilu », de Pierre Bailly et Céline Fraipont(Dargaud), une BD sans paroles, intelligente et drôle.

  2. Eric Bouchard Eric Bouchard dit :

    Effectivement, la série Petit poilu est une réussite parmi les bandes dessinées sans texte destinées aux premiers lecteurs apparues ces dernières années. Ce genre pourrait faire l’objet d’un prochain article.

    Cependant, c’est aussi aux adultes qu’il faut apprendre à lire la bande dessinée…

  3. Richard dit :

    Merci beaucoup pour cet excellent article.
    Certains enseignants sont parfois démunis devant ces livres qui plaisent aux enfants … Et pourtant, lire une bande dessinée, c’est … lire !
    Merci pour les suggestions de livres sur la pédagogie de la bande dessinée; je vais sûrement l’utiliser.
    Au plaisir !
    P. S. En parlant de plaisir, je vais sûrement me procurer « Le marchand d’éponges »

  4. varela semedo dit :

    je adore sa

  5. Robert Beauchamp Robert Beauchamp dit :

    Merci! C’est très gentil de votre part! Au plaisir!

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