
Au Festival de Solliès-Ville, en 2008
Jeudi 18 novembre, 18h30. Invité au Salon du livre de Montréal et fraîchement débarqué de l’avion, l’écrivain, scénariste, théoricien et éditeur Benoît Peeters en profite aussi pour gratifier le public montréalais d’une présentation de son œuvre et de ses idées au Cégep du Vieux-Montréal, dans le cadre de l’atelier bande dessinée de Jimmy Beaulieu. La présentation, « Écrire l’image » (d’après le tire de l’un de ses récents essais), annonce déjà un programme alléchant.

Benoît Peeters n’est évidemment pas le dernier venu dans le monde de la bande dessinée, même s’il n’y est pas venu tout de suite. Ses premiers écrits, une biographie imaginaire de Claude Simon (Omnibus), et un polar borgésien (La bibliothèque de Villers), annoncent néanmoins ses obsessions scénaris- tiques. D’abord connu du côté de la bande dessinée comme spécialiste d’Hergé, avec trois ouvrages ayant marqué les esprits : Lire Tintin, Les Bijoux ravis, une analyse scrupuleuse du plus atypique des albums du célèbre reporter (en fait la thèse de doctorat que Peeters mena sous la direction de Roland Barthes) ; Le Monde d’Hergé, ouvrage de référence parrainé par Georges Rémi lui-même ; et plus récemment Hergé, fils de Tintin, une biographie du créateur à travers sa créature, pour laquelle Peeters nous avait d’ailleurs rendu visite à la Librairie en 2007. Puis, d’essayiste d’Hergé, il devient essayiste de la bande dessinée, notamment avec Case, planche, récit (réédité sous le titre Lire la bande dessinée en 2003), brillante vulgarisation et jalon théorique incontournable.
Mais Benoit Peeters, c’est aussi un des scénaristes les plus captivants du 9e art, pour avoir créé l’immortel univers des Cités obscures, en collaboration quasi-fusionnelle avec le grand François Schuiten. Pour la petite histoire, c’est avec ce vieux camarade de collège que dès douze ans, il commençait à cultiver sa fascination pour l’intrusion du fantastique dans la réalité, au moyen de journaux scolaires « dérapants » qui leur attirèrent d’ailleurs les foudres de la direction… Autrement, ne négligeons pas ses collaborations inspirées avec Frédéric Boilet (Tokyo est mon jardin, Demi-tour), Alain Goffin (Plagiat !) ou Anne Baltus (Calypso, Dolores), pour ne nommer que celles-là. Le mot d’ordre du scénariste : susciter le désir de l’image chez le dessinateur avec qui il travaille.

La première planche des Murailles de Samaris revêt après coup une grande dimension symbolique : une architecture où ne se sont pas encore incarnés des personnages, et une voix off, elle non plus pas encore incarnée à l'image. La préparation d'une rencontre qui surviendra incessamment...
Peeters, volubile, raconte avec soin à son auditoire la genèse des Cités obscures, dont le premier tome, Les murailles de Samaris, est publié dans À suivre, le magazine qui a éveillé chez lui le désir de se mettre à la bande dessinée. C’est à partir de cet album couleurs censé être sans suite que Schuiten et Peeters feront se rencontrer leurs passions respectives – la littérature et l’architecture -, au sein de récits se déroulant dans une dimension parallèle à la nôtre, un univers utopique empruntant aux arts nouveau et déco. Mais la brièveté de cette première incursion laissera un sentiment d’inachevé chez nos auteurs : il faut pouvoir développer un second récit pourvu d’une plus longue pagination. Or à l’époque chez Casterman, un choix excluait l’autre : c’était le 48 pages et la couleur OU la pagination libre et le noir et blanc. Les auteurs protestent : le public ne se retrouvera jamais si, pour une même série, on fait suivre à un mince cartonné couleurs un épais broché en noir et blanc, croient-ils. Et pourtant, le public suit au-delà de toute espérance !

La fièvre d’Urbicande, tome deux d’une série en comportant à ce jour une dizai- ne (et autant d’hors série), remporte en 1986 le Prix du meilleur album à Angoulême, et Peeters de nous confier que là ne s’arrêtent pas les tributs reçus pour ce second tome… Au début de l’intrigue, suite au « bourgeonnement » puis à la démultiplication constante d’une étrange structure cubique apparue sur son bureau, l’urbatecte Eugène Robick tente, à l’aide d’une longue équation, d’en calculer la progression. Peeters avait pris la peine de fouiller cette équation pour qu’elle soit réaliste. Suite à la parution de l’album, non seulement plusieurs mathématiciens lui ont écrit pour l’en féliciter, l’un d’eux lui en proposant même une version simplifiée, mais on l’invita aussi à une pièce de théâtre scolaire construite autour de l’album et des mathématiques, qui a permis à quelques élèves qui avaient décroché de raccrocher à cette matière… C’est là qu’on peut constater à quel point s’assurer que les éléments d’un récit soient crédibles peut s’avérer fécond, conclut-il, amusé.

Et pourquoi s’arrêter à la bande dessinée ? Si la forme de ce médium convient bien au dessin, pourquoi ne pas tenter de l’appliquer à la photographie ? En compagnie de la photographe Marie-Françoise Plissart, Peeters tenta de redonner ses lettres de noblesse au roman-photo – ce genre dénigré étant ordinairement abonné aux romances savonneuses ou aux parodies potaches -, en en explorant réellement les possibilités narratives. Car si la simple photo possède certaines limites créatives et matérielles par rapport au cinéma industriel par exemple, où les budgets démesurés permettent souvent la création d’un univers sur mesure, elle permet cependant de s’attarder sur un lieu, d’investir un décor. De ces quelques romans-photos nouveau genre parus au cours des années 80 et épuisés depuis longtemps, l’un d’eux, Droit de regards, initialement paru aux Éditions de Minuit et suivi d’un commentaire de Jacques Derrida, vient tout juste d’être réédité aux Impressions nouvelles, où Peeters exerce aussi l’activité d’éditeur. Pas avare d’anecdotes, le scénariste nous raconte que Derrida est resté très philosophe face au fait que plusieurs de ses collègues écrivains l’aient snobé parce que celui-ci s’était commis à commenter un roman-photo : j’aurais fini par me fâcher avec eux pour une autre raison ; j’ai simplement gagné du temps, aurait-il tempéré…

Le scénariste nourrit son auditoire de quelques pistes référentielles pour qui voudra creuser davantage ses albums. En nous racontant par exemple que le comédien jouant le personnage du peintre dans L’enfant penchée (l’album des Cités obscures qu’il considère le plus réussi), qui voyage d’un univers photographique à un autre, dessiné, et qui en gardera sa main gauche à jamais marquée de hachures-stigmates (une astuce rappelant celle du Robin Williams « flou » dans Deconstructing Harry de Woody Allen), n’est nul autre que Martin Vaughn-James, génial inventeur du labyrinthique La Cage, un étonnant roman visuel sans personnages inspiré par le nouveau roman.
Et ainsi chemine l’auditoire d’un album à l’autre, de découverte en découverte pour les novices, de souvenir fasciné en souvenir fasciné pour les férus de son œuvre. Pour l’une de ses collaborations avec Frédéric Boilet, Demi-tour, il explique comment l’album s’est construit autour de la scène réelle où se joue l’action du récit, soit les deux hôtels faisant face à la gare de Dijon, où dessinateur et scénariste avaient chacun loué une chambre. Et qu’en habitant les lieux pour quelques jours, qu’en étant simplement à l’écoute, de nombreux éléments du récits étaient apparus spontanément, et que la réalité leur avait même offert certains clins d’œil. Car alors que toute l’histoire tourne autour du concept de moitié, la Une du jour du journal L’Équipe annonçait en gros titre « C’est du 50-50 », et qu’une affiche du bar du restaurant de la place proclamait «Un demi acheté, un demi offert » ! Peeters raconte avec émotion que ce lieu que lui et Boilet ont habité, dont ils ont fixé la trace, n’existe plus aujourd’hui tel qu’il l’était, évoquant au passage l’aptitude de la bande dessinée à « saisir les signaux du monde ».

Jeu de miroirs : un personnage au-dessus du « MI » de « Terminus », l'autre en-dessous du « IM » de « Climat » ; ou comment le récit naît de l'observation des lieux dans Demi-tour.
Il y aurait encore beaucoup à dire de cette rencontre, mais arrêtons-nous ici pour faire un parallèle entre cette idée de « saisie des signaux du monde » et cette autre, similaire, de Paul Auster, qui dans L’invention de la solitude affirmait que le réel offre des coïncidences faisant rimer les événements entre eux. Et effectivement, comme semble l’indiquer Peeters, c’est sans doute en étant attentif au réel, en l’investissant, que le fantastique, le récit, l’image, s’écrivent.
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Lire Tintin : Les Bijoux ravis, Benoît Peeters, Les Impressions nouvelles, coll. « Réflexions faites », 256 p. Lire la bande dessinée, Benoît Peeters, Flammarion, coll. « Champs. Essais », 247 p. Les Cités obscures : Les murailles de Samaris suivi de Les mystères de Pâhry, François Schuiten et Benoît Peeters, Casterman, 92 p. Les Cités obscures : La fièvre d’Urbicande, François Schuiten et Benoît Peeters, Casterman, 94 p. Droit de regards, Marie-Françoise Plissart et Benoît Peeters, suivi d’une lecture de Jacques Derrida, Les Impressions nouvelles, coll. « Traverses », 151 p. Les Cités obscures : L’enfant penchée, François Schuiten, Benoît Peeters et Marie-Françoise Plissart, Casterman, 165 p. La cage, Martin Vaughn-James, Les 400 coups, coll. « Mécanique générale », 180 p. Demi-tour 2.0, Frédéric Boilet et Benoit Peeters, Dupuis, coll. « Aire libre », 80 p.
Mots-clefs : Benoît Peeters, collaboration, crédibilité, fantastique, François Schuiten, Frédéric Boilet, Hergé, Jacques Derrida, Les Cités obscures, Les Impressions nouvelles, Marie-Françoise Plissart, Martin Vaughn-James, photographie, roman-photo, scénariste
