Le Délivré
partager cet article

Article complet

14 août 2009  par David Murray

Le pilon, face cachée de la chaîne du livre

Peut-être que certains d’entre vous s’en souviendront : un an après la publication de son roman Le Dernier Continent en 1997, l’auteur François Avard avait dû en racheter les 750 exemplaires invendus afin de leur épargner le pilon. Le pilon? Voilà une triste réalité dont certains amoureux du livre n’ont pas encore pris la pleine mesure.

C’est un peu la face cachée ou si vous voulez le volet un peu attristant de la chaîne du livre. Et plus souvent qu’autrement les auteurs ne sont même pas conscients qu’une partie de leurs ouvrages est destinée à être tout simplement détruite ou recyclée pour servir à d’autres usages. Bien que la plupart des contrats signés entre les auteurs et les éditeurs en fassent mention, il reste que bien souvent les auteurs sont rarement avisés du moment où leurs livres seront pilonnés et une telle décision relève parfois de l’arbitraire du distributeur. Un numéro du Journal de l’union des écrivaines et écrivains du Québec relate l’histoire de Lévis Martin qui a vu 1700 de ses livres être ainsi pilonnés sans préavis, alors que selon l’auteur il aurait été possible de négocier un arrangement qui eut été profitable pour les deux parties. Normalement, par contre, un éditeur se doit d’avertir l’auteur s’il veut pilonner son livre et lui proposer de le racheter pour une somme bien souvent dérisoire.

Pas question, cependant, pour ceux et celles impliqués dans la pratique du pilon de mettre un de ces exemplaires déchus dans leur poche. Que ce soit chez le distributeur ou l’entreprise responsable du pilon, interdiction formelle de récupérer pour soi un de ces livres voué à l’abattoir. J’ai moi-même pu le constater lorsque j’ai travaillé il y a quelques années pour les Messageries ADP, un des principaux distributeurs de livres au Québec. Comme le soulignait l’écrivain Pierre Jourde qui a pu constater cette triste réalité, « le pilonneur d’Une trop bruyante solitude, de Bohumil Hrabal, qui sauve des livres de la destruction, aurait été renvoyé depuis longtemps. »

Mais qu’est-ce que le pilon? En quoi cela consiste-t-il exactement? Il existe en fait deux types de pilon : le pilon partiel et le pilon total. Le partiel consiste qu’à ne détruire qu’une seule partie du stock d’exemplaires d’un titre. Les titres pilonnés peuvent soient être défectueux, défraîchis ou bien on considère que les stocks sont en surplus, une situation qui est souvent la résultante des aléas des éditeurs lorsque vient le temps de décider le tirage d’un livre. Le pilon total, quant à lui, consiste à détruire l’ensemble des stocks d’un titre, soit parce qu’il est devenu invendable, qu’on ne considère pas pertinent de le solder ou qu’il fasse l’objet d’une ré-édition.

Mais quels livres sont susceptibles d’être pilonnés? En général, des livres dont le coût de fabrication est élevé, comme certains livres d’art, vont pouvoir faire l’objet de restauration. À l’inverse, les livres de poche sont quant à eux fortement susceptibles d’être pilonnés puisque le coût d’entreposage est beaucoup plus élevé qu’un re-tirage. Une étude qui fut conduite en France en 1991 a constaté que les livres pilonnés s’avèrent être majoritairement des ouvrages de littérature générale, comme des romans, des biographies et des titres traitant de questions d’actualité. Et contrairement à ce que l’on pourrait être tenté de croire, le pilon est un phénomène qui touche autant les succès que les échecs. Les succès faisant l’objet du pilon sont en fait les victimes d’une stratégie de sur-production sur laquelle nous reviendrons. Ces livres destinés au pilon prennent la direction d’entreprises spécialisées en la matière qui vont recycler les livres en les transformant en pâte à papier destinée à être ré-utilisée. Ainsi, les invendus de la biographie de votre artiste préféré que vous avez à la maison sont peut-être devenus dans leurs vies subséquentes un exemplaire de La Presse ou le carton de pizza qui a accompagné votre dernier déménagement! Il semblerait cependant qu’au Québec certains livres prennent directement le chemin du dépotoir…

En France, on estime à environ 100 millions le nombre titres qui sont ainsi pilonnés chaque année, soit le cinquième de la production annuelle. Nous n’avons pas les chiffres exacts pour le Québec, mais tout porte à croire que le ratio est semblable. Les entreprises du livre ne sont toutefois pas celles qui ont le plus recours au pilon. Le taux serait de 30% pour la presse quotidienne et 50% pour le domaine de la presse magazine. On justifie en général la décision de recourir au pilonnage par les coûts élevés d’entreposage. Le pilon devient donc un processus qui permet aux éditeurs de limiter le coût de ce qu’on appelle les « stocks morts ». Même qu’il s’avère souvent plus rentable pour les éditeurs de procéder au pilonnage.

Mais y’a-t-il moyen d’éviter le pilon? Peut-on faire autrement et sauver les livres du pilon? Certains le font. La petite maison d’édition Écosociété en est un exemple, elle qui a banni l’étape du pilon. Les tirages sont délibérément réduits à 1000-1500 exemplaires et les invendus sont donnés à l’organisme Cultures à partager. Comme le déclarait Serge Mongeau au quotidien La Presse : « Nous avons horreur du pilon […] C’est pourquoi nous veillons à ce que ce que nous publions apporte quelque chose de nouveau. Il ne faut pas encombrer le marché. On fait attention dans nos choix de livres. » D’ailleurs, plusieurs petits éditeurs arrivent à se permettre d’éviter l’étape du pilon. Certaines personnes, comme Joseph Périgot, se proposent de leur côté de sauver les livres en les vendant sur Internet.

D’autres proposent quant à eux le mécanisme des soldes comme remède au pilon. Mais du côté des artisans du livre, on est perplexe. C’est que, comme ils le soulignent, la majorité des livres pilonnés ne pourraient être concernés par une telle pratique. Soit que leur potentiel de vente est nul selon l’éditeur, soit qu’ils sont défectueux donc invendables, soit que leur contenu est périmé (par exemple des livres d’informatique, de voyage, etc.) ou que les surplus sont tels qu’ils ne peuvent être stockés chez les libraires. Ce serait ainsi de 60 à 70% des ouvrages pilonnés qui répondraient à ces critères de non-solvabilité. Les ré-intégrer dans le circuit commercial engendrerait des coûts de transport importants et la capacité de stockage des librairies ne pourrait pallier au refus des distributeurs ou des éditeurs de les entreposer. Et pour les autres ouvrages qui pourraient receler un potentiel de solde, certains estiment que les gains seraient plutôt minimes pour les parties concernées. En fait, il s’avère en définitive que le recours au pilon est pour ces éditeurs et distributeurs beaucoup plus rentable.

Finalement, ils sont quelques-uns à proposer que les livres destinés au pilon fassent l’objet de dons à des organismes, écoles, bibliothèques ou autres communautés démunies au niveau de l’accès aux livres. Mais, rétorque-t-on du côté de l’industrie, la plupart de ces livres ont souvent une valeur négligeable (on peut se demander quelle était l’intérêt de les publier en premier lieu alors!) et qu’ainsi donner pour donner ne constituerait pas une avenue gagnante pour personne. N’empêche, on peut se questionner sur cet entêtement de certains à refuser de donner des livres voués à la destruction, à l’image de ces vendeurs de beignes ou ces supermarchés qui jettent jour après jour de la nourriture comestible… et refusent que certains tentent de récupérer ces « déchets » à même leurs poubelles!

Existe-il des alternatives au pilon, donc? Nous parlions plus haut de sur-production. C’est que de la pratique du pilon découle une question centrale : publie-t-on trop de livres? Parce que ne nous leurrons pas, la chaîne du livre, comme plusieurs autres secteurs de l’économie, relève de l’absurdité de la logique de production actuelle. Une logique dans laquelle prévaut le principe de la sur-production. D’ailleurs, dans l’optique de créer l’événement autour d’un livre, certains éditeurs n’hésitent pas à tirer un livre à 100 000 exemplaires, sachant pertinemment que la moitié d’entre eux finiront au pilon. Dans un contexte où il est désormais possible de réimprimer rapidement un livre on peut se demander pourquoi le domaine du livre s’entête à perpétuer des pratiques que l’on pourrait éviter. De même. au Québec, un rapport réalisé à la demande du Comité sur les offices issu de la Table de concertation du livre mentionne que le taux de retour des livres aux distributeurs s’élève à 31%. De ce pourcentage, un bon nombre de livres vont prendre le chemin du pilonnage. Là aussi, n’y aurait-il pas moyen de revoir le système de mise en vente des nouveautés?

Alors, publie-t-on trop de livres? Quand on sait qu’environ 90% des manuscrits soumis aux éditeurs traditionnels sont refusés, on pourrait penser que non. Mais la question mérite quand même d’être posée. À tout le moins, une réflexion devrait s’opérer au sein de l’industrie pour en revoir certaines pratiques qui, le cas échéant, pourraient peut-être permettre de sauver certains livres du pilon. Mais tant que la configuration actuelle prévaudra dans le commerce du livre, la pratique du pilon risque de nous accompagner encore longtemps… et inspirer certains auteurs comme Paul Désalmand avec Le pilon ou Bohumil Hrabal avec Une trop bruyante solitude!

***

  1. Bohumil Hrabal. Une trop bruyante solitude. Robert Laffont, coll. « Pavillons poche », 120 p.
  2. Paul Désalmand. Le pilon. Quidam, 145 p.
  3. François Avard. Le dernier continent. Les intouchables, 334 p.

Mots-clefs : , ,

Partagez :

7 commentaires à cet article

  1. Marie-Julie dit :

    J’ai justement rédigé un billet sur le même sujet il y a deux jours… http://taxibrousse.wordpress.com/2009/08/15/embarquement-immediat-au-pilon/

    J’aime beaucoup votre blogue, je repasserai par ici!

  2. Carolane dit :

    Je trouve cela vraiment très intéressant! Il y a maintenant quelques années que je travaille dans le milieu du livre, et je n’étais toujours pas au courant du fonctionnement du système de recyclage en ce qui les concerne. Un texte complet et bien rédigé, merci, David!

  3. Carolane Saint-Pierre dit :

    Le Pilonnage des livres est un sujet qui m’habite depuis fort longtemps. Dans le cadre de l’émission Méchant contraste!, j’ai réalisé un reportage intitulé «Pourquoi pilonne-t-on les livres» qui a été nominé au Prix Gémeaux 2007.
    Détruire un livre. Faut en convenir l’acte est hautement symbolique, d’ailleurs toutes les dictatures qui jalonnent l’histoire se sont ressemblées dans leur haine viscérale de la littérature, on n’a penser aux fameux autodafés nazis ou à l’Index du Vatican. Aujourd’hui, ce n’est plus le politique ou Dieu qui décide de la vie ou de la mort d’un livre, c’est notre ami le commerce. Un ami qui pilonne

  4. Marc dit :

    Excellent sujet, il devrait y avoir un débat organisé sur ce sujet.

  5. Gaby de Saint-Salgues dit :

    Bravo pour ce billet fort intéressant, que vous pourriez compléter par le pilon auquel se livrent régulièrement les bibliothèques pour mettre à jour leurs fonds, ou éliminer les surplus (une grande bibliothèque nationale peut pilonner 70 000 volumes neufs par an par exemple).
    Pour l’amoureux des livres, le pilon est un déchirement, mais comme vous l’indiquez, la rentabilité est au coeur du problème. Comment une bibliothèque publique peut elle assumer les couts de stockage (linéaires, magasins, étagères, surface immobilière, sécurité…) de collections plus consultées / jamais empruntées (=plus rentables) ; comment un éditeur peut il supporter sur la durée les stockage massifs d’invendus ? Tous les éditeurs (petits et grands) que je rencontre me disent la même chose : l’édition est un pari (passionnel souvent), où « le succès est l’exception et l’échec est la règle » ; 9/10 des livres sont surtirés, mais comment le prévoir ? ; on pourrait agir par retirages successifs si les ventes ne se concentraient pas sur les 1, 2, 3 premiers mois de vie du volume ; vendre encore significativement à 6 mois est exceptionnel.
    J’ai personnellement été amener à pilonner régulièrement une revue que nous éditons, et nous le faisons en évaluant le potentiel de vente moyen des numéros, qui s’écroule avec le temps (dans notre cas, après deux ans, on vend au mieux 3 exemplaires par an… en en gardant cinquante au maximum, on a toujours de quoi répondre).
    Dans un monde idéal, les livres seraient tirés comme il faut, les libraires ne seraient pas submergés et leur laisseraient une longue exposition, et les clients ne préfereraient pas des rééditions repackagées à des stocks anciens, les éditeurs ne feraient pas des rééditions plus chères pour tourner le prix unique du livre (en france)…
    l’économie du pilon face aux enjeux futurs du développement durable devrait quand même nous faire réfléchir.

  6. Bé Déhel dit :

    A propos du pilon des livres, je signale ce film documentaire sur le pilon de Vigneux-sur-Seine : http://onachevebienleslivres.blogspot.fr/p/le-film_3.html

Ajouter votre commentaire



Commentaire


© 2007 Librairie Monet