Le mois d’avril aura été généreux, nous gratifiant du tant attendu sixième album des aventures de Paul, une série qui a déjà dix ans d’histoire ! Dix ans pendant lesquels l’auteur, comme son public, aura fait un sacré bout de chemin.

Mais Michel Rabagliati est-il l’homme d’une seule œuvre ? Finira-t-il par tourner en rond, à fouiller les souvenirs de sa vie pour donner de nouvelles aventures à son personnage ? N’y a-t-il pas un certain danger à préférer au grand saut dans l’inconnu la sécurité de la reproduction d’une formule gagnante ? Pourquoi ne pas délaisser l’autofiction pour s’aventurer carrément dans la fiction ? Eh bien, on aurait beau vouloir penser que le filon des Paul puisse s’épuiser, le dernier opus de Rabagliati nous prouve encore une fois tout le contraire.
Une des grandes forces de l’auteur est de savoir varier la forme de ses récits, renouvelant à chaque fois le plaisir de lecture. Si Paul a un travail d’été était conçu comme un véritable tour de montagnes russes, Paul en appartement, comme un récit profondément ancré dans l’urbanité et les références culturelles, et Paul à la pêche mêlait études de mœurs et drame de couple, Paul à Québec, quant à lui, nous convie au mariage du deuil… et de l’humour.

p. 22, 39 et 77
Que ce soit par la scatologie, avec calembours ou non, par la dérision du quétaine ou la satire de la bureaucratie informatique, l’humour emprunte des voies multiples et donne un contrepoids réjouissant à un récit dominé par une thématique sombre…

p. 50

p. 141
Rabagliati est loin d’être à court d’inventivité pour nourrir ses récits ; il étend même la palette de son style à chaque nouvel épisode. On sent notamment que l’auteur, plus à l’aise avec son dessin (qui a énormément gagné en maîtrise depuis le début de la série), se permet davantage de libertés graphiques :
- Lorsqu’il lorgne vers le cartoon pour amplifier réactions ou émotions :

p. 17 et 46
- Lorsqu’il utilise des codes visuels, dans le texte comme dans l’image (ici, la tête noire de colère contre l’informatique) :

p. 78
- Lorsqu’il résume l’urbanité à une accumulation de logos de franchises commerciales :

p. 86, 163 et 171
- Ou lorsqu’il condense plusieurs moments en une seule image :

p. 130
Une autre nouvelle liberté que l’auteur s’offre est celle de l’image lyrique, onirique. Cet emploi, amorcé dans Paul à la pêche, lors de l’écoute de la chanson Lucky Lucky de Richard Desjardins par les deux protagonistes, trouve dans Paul à Québec de formidables applications qui font littéralement résonner les images.

PÀLP, p. 34
Par exemple cette séquence du rêve de Lucie, qui nous offre un pur «trip» graphique :

p. 146
Ou l’injection faite à Rolland, qui s’effectue dans une « musicalité » parfaite :

p. 154
De nombreux romans graphiques à tendance plus « expressive » se servent souvent à tort et à travers de ces modes de narration, réduisant de ce fait leur impact. Rabagliati les utilise quant à lui avec parcimonie, lors de moments choisis ; le décalage avec son style habituel renforce leur effet.
Évidemment, l’auteur continue de mettre l’émotion au centre des récits, et il possède bien sûr ses recettes… La scène de « misère noire » de la petite enfance du beau-père n’est pas sans en rappeler une autre, décrite par la belle-sœur travailleuse sociale de Paul dans Paul à la pêche :

PÀQ, p. 60 ; PÀLP, p. 134
Mais, porté par le puissant enjeu de l’histoire, l’auteur a su distiller des moments de grâce où l’émotion est particulièrement palpable, moments souvent renforcés par une case muette que le lecteur peut meubler à sa guise, comme l’illustrent les extraits suivants :
- La visite totalement inattendue du père de Paul à Rolland :

p. 109
- Rolland qui, sur son lit de mort, autorise enfin Paul à le tutoyer :

p. 120
Au final, c’est une autre réussite, et à voir avec quel bonheur l’auteur varie ses formes et renouvelle ses approches, on ne peut qu’espérer le prochain Paul avec une ferveur enthousiaste, et souhaiter que cette série continue de trouver le chemin des cœurs de nombreux nouveaux lecteurs.
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Paul à Québec, Michel Rabagliati, La Pastèque, 2009, 187 p. Toutes les images citées sont : © Rabagliati / La Pastèque.
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