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27 janvier 2012  par Marie-Ève Nadon

Du polar à l’espagnole

Depuis quelques années, le polar connait une nouvelle popularité en bande dessinée. En effet, certaines séries récentes se sont distinguées, devenant même susceptibles un jour d’acquérir le statut de classique du genre. En attendant, elles ont néanmoins atteint celui de lecture incontournable. Outre le genre, ces polars ont aussi en commun leur origine espagnole. Y aurait-il un élément dans la société espagnole actuelle qui provoque cette effervescence d’œuvres noires ?

Mais je ne tenterai pas ici de jouer les sociologues, me contentant plutôt de tenir mon rôle de libraire en vous suggérant très fortement les séries Blacksad, Jazz Maynard et Ken games.

Blacksad, de Juanjo Guarnido et Juan Diaz Canales, possède tout du polar typique des années 30 et 40 : détective privé sombre et désabusé, femmes fatales, corruption, gangsters, etc. La narration, assurée par le protagoniste principal, le détective John Blacksad, contribue à l’ambiance noire, puisque le personnage nous conte ses états d’âme – pour le moins cyniques et fatalistes – alors qu’on le suit dans ses enquêtes. Les dialogues, également efficaces et très bien maîtrisés, ne semblent pas avoir soufferts de la traduction.

Mais ce qui rend Blacksad si particulier est sans contredit ses dessins : en effet, cette série ne met en scène que des animaux. Cependant, elle ne plonge pas pour autant dans la parodie et garde toute sa profondeur humaine, ses personnages étant en fait représentés par un savant mélange de figure animale et de corps humanoïde. De plus, les animaux qui les représentent sont choisis en fonction de leurs personnalité : ainsi, le détective est un chat et le chef de police, un berger allemand, tandis qu’un garde du corps sera un gorille et un journaliste une fouine. Le tout est mis en image sous forme de magnifiques aquarelles. Les teintes de brun et de gris qui les composent leur confèrent un aspect vieilli à la façon d’anciennes photographies.

La couleur du noir

Les deux prochaines séries ont beaucoup en commun. Outre le fait qu’elles se déroulent à notre époque, elles tirent toutes deux leur aspect « noir » de la violence qui les anime. Alors que Jazz Maynard, qu’on doit à Raule et Roger, nous plonge dans l’univers du gangstérisme mafieux des bas-fonds de l’Espagne, la trilogie Ken Games met en scène des tueurs à gages, ce qui la rend d’ailleurs plus sombre et brutale.

À la façon de Blacksad, Jazz Maynard exploite également les teintes de brun et d’orangé, bien que le but recherché ne soit pas exactement le même. Ici, c’est n’est pas l’effet vieillot qui prime, mais plutôt l’ambiance « éclairage de nuit » – l’action se déroulant presque exclusivement à cette période de la journée –,  d’ailleurs accentuée  par des traits de contours noirs très prononcés. La série porte le nom de son protagoniste principal, un ancien voleur professionnel obligé de reprendre du service malgré lui pour le compte de la mafia. Ainsi, cette série se situe bien entre le style gangster classique de Blacksad et le modernisme plus déjanté de Ken Games.

Comme l’ambiance s’affirme comme un élément clé dans le polar, Ken games (Marcial Toledano et José Robledo) mise aussi sur l’effet visuel. Mais il ne s’agit pas cette fois de recréer une époque ou un éclairage ; ici, les couleurs sont plutôt associées aux personnages. Et c’est de là que la série tire en partie son originalité… Ainsi, le boxeur est accompagné de vert, le joueur de poker, de rouge, tandis que la tueuse est représentée par le bleu. Cependant, l’utilisation particulière de la couleur n’est pas le seul élément visuel fort de Ken games : le découpage des cases, très dynamique, suit l’action au point de même y participer parfois ! En ce qui à trait à l’intrigue, ces trois personnages, liés par l’amitié et l’amour, cachent aux deux autres leur véritable occupation, menant chacun une double vie. La situation dégénérera quand ces couvertures voleront en éclats…

Ces trois séries sont indubitablement imprégnées par le style « noir ». Pourtant, elles restent assez différentes les unes des autres. C’est qu’en plus de permettre une grande diversité d’approches, le polar à évolué avec le temps ; pour notre grand bonheur, les Espagnols ont développé un talent certain pour l’exploiter sous toutes ses formes ! Espérons qu’ils nous réservent encore de belles découvertes…

* * *

Blacksad (4 tomes parus), Juanjo Guarnido et Juan Diaz Canales, Dargaud, 2000- , 48 ou 56 p. ch., 9782205049657*
Jazz Maynard (4 tomes parus), Raule et Roger, Dargaud, 2007- , 48 p. ch., 9782871299592*
Ken games (3 tomes), Marcial Toledano et José Robledo, Dargaud, 2009-2010, 54 p. ch., 9782205061253*

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25 janvier 2012  par Joëlle Hodiesne

Les petits cuistots

Avec les grands froids, il est bien normal d’être un peu plus casanier. Les enfants ne font pas exception, même si l’hiver est synonyme de patinage, batailles de balles de neige, ou de forts dignes de La guerre des tuques. Pourquoi ne pas profiter de ces journées pour allumer le fourneau et initier nos enfants au plaisir de cuisiner ? De nombreux livres, spécialement conçus pour les jeunes, nous offrent l’occasion de passer un bon moment à mesurer, touiller, et bien sûr goûter de fabuleuses recettes !

C’est moi qui l’ai fait !

À ces âges magiques où le quotidien est une mine de découvertes et d’apprentissages, cuisiner tient à la fois du bricolage et de l’exploration. Qu’il s’agisse de textures, d’odeurs, de goûts, les enfants entrent directement en contact avec les aliments, fascinés par la transformation opérée par les manipulations culinaires. Comment ces trucs gluants que sont les œufs, l’huile visqueuse, la farine poudreuse et le chocolat deviennent-ils un succulent gâteau ? En plus de participer fièrement au repas (attendez-vous à un « c’est moi qui l’ai fait ! » retentissant), vous implanterez les premières bases d’une future autonomie.

Avec La cuisine des héros, vous avez droit à un deux pour un. D’abord une courte histoire mettant en vedette un personnage de conte, dont le scénario est le prétexte pour présenter un dessert ou une collation. Puis, la recette, facile à réaliser. Les pages plastifiées, à l’épreuve des doigts pleins de pâte à biscuits, résisteront à bien des après-midi dans la cuisine ! Essayez la pomme de Guillaume Tell : c’est fabuleux ! Surtout si vous changez la cassonade pour du sucre d’érable !

Je cuisine avec Romi offre quant à lui un bel éventail de recettes simples, de l’entrée au dessert. Au début de l’ouvrage, vous avez quelques conseils pour rendre ce moment des plus plaisants. Par exemple, leur premier conseil, bon autant pour les enfants que les adultes, est de ne pas chercher la perfection. Pour plusieurs recettes, des variantes sont proposées, de mêmes que des petits trucs culinaires.

Annabel Karmel nous présente 10 aliments de base dans son livre Cuisinons ensemble !. Ainsi, les enfants se familiarisent avec les tomates, le maïs, les pommes de terre, le riz, les bananes, les fraises, les pommes, le miel, le chocolat et le yogourt, sans compter la petite présentation d’herbes et d’épices en début d’ouvrage. L’auteure nous fait une présentation de chaque aliment, expliquant son origine, de quelle façon il est cultivé, préparé, depuis quand il est ancré dans nos habitudes alimentaires, etc. On nous propose ensuite deux recettes où ledit ingrédient est à l’honneur.

De l’apprenti-cuistot à chef cuisinier

Le temps file, et déjà votre enfant entre dans l’adolescence. Il ne reste que bien peu de temps avant qu’il ne vole de ses propres ailes ! L’une des façons de bien le préparer au grand saut dans la vie adulte est de lui inculquer une autonomie culinaire. Plus tard, lorsqu’il emménagera dans son tout premier appartement, il ne pourra qu’être heureux d’être à même de se cuisiner de bons petits plats ! Évitons-lui les plats congelés et le Kraft Dinner : manger est un si grand plaisir !

Pour les débutants, Amuse-toi en cuisinant est un excellent point de départ. Commençant par quelques notions nutritionnelles, cet ouvrage se divise ensuite en cinq parties : déjeuners, repas légers, repas principaux, desserts, et finalement cuisine au four. Au début de chacun de ces chapitres, quelques basiques nous sont présentés. Les recettes sont clairement expliquées, les étapes étant accompagnées de photos, afin de rendre la chose plus limpide. Quelques encadrés nutritionnels sont insérés tout au long du livre, apportant un petit plus intéressant pour l’éducation alimentaire.

Ici, on s’adresse aux aspirants chefs, bien que les recettes soient faciles à réaliser. Sam Stern, adolescent britannique ayant pour modèle Jamie Oliver, propose aux jeunes des plats savoureux, parfois recherchés, mais toujours à la portée des ados. Dans Vite prêt trop bon, il offre aux ados un éventail de recettes rapides, classifiées par durée de réalisation, soit cinq, dix, quinze, vingt, et trente minutes. S’adressant tout de même à ceux qui savent déjà faire cuire des pâtes, il s’adresse à son lectorat de façon conviviale. Peut-être votre ado vous surprendra-t-il avec un magret de canard, qui sait ?

* * *

Pour terminer, je ne pouvais pas faire cet article sans parler de Chocolat, qui fait saliver les amoureux du cacao. Chaque recette est accompagnée d’une photo donnant l’eau à la bouche.  Les explications sont claires, faciles à suivre. Et si vous avez plus d’un enfant, attendez-vous à ce qu’ils se chamaillent pour savoir qui aura droit de « nettoyer » bols et ustensiles !

Finalement, je ne peux que vous souhaiter bien du plaisir, et bon appétit !

 

La cuisine des héros, Lenia Major, ill. d’Amandine Wanert, Mic-Mac, 2011, 46 p., 9782362211461,
Cuisinons ensemble, Annabel Karmel, 2009,  Erpi, 48 p., 9782761331180.
Je cuisine avec Romi, Romi Caron, 2008,  Enfants Québec, 50 p., 9782923347684.
Amuse-toi en cuisinant!, Nicolas Graimes, ill. d’Howard Shooter, 2008, Erpi, 128 p., 9782761326025.
Vite prêt, trop bon, Sam Stern, ill. de Lorne Campbell, 2007, Gallimard, 128 p., 9782070614561.
Chocolat, Rosamée d’Andlau, ill de Marc Schwartz et Catherine Meurisse, 2007, Bayard, 56p., 9782747021036.

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23 janvier 2012  par Sébastien Veilleux

Questions de parentalité

L’éducation des enfants : vaste sujet ! Beaucoup de parents se posent des questions sans trouver les outils appropriés. Dans cette perspective, j’ai pensé vous présenter quelques titres qui pourraient vous être bien utiles. Voici donc cinq livres susceptibles de répondre à vos questions.

Dans Le sommeil, le rêve et l’enfant, les docteurs Marie Thirion et Marie-Josèphe Challamel nous révèlent les dernières connaissances scientifiques à propos du sommeil chez les enfants. Dans une langue simple, les deux médecins nous expliquent comment on étudie le sommeil, ses différentes phases et leurs spécificités avant d’aborder les problématiques en tant que telles. Comment traiter la peur du noir, les cauchemars, le pipi au lit ? Quoi faire si l’enfant dort mal, s’il veut dormir dans le lit de ses parents, etc. S’adressant à un public qui désire approfondir le sujet et disposer des dernières données scientifiques, cette nouvelle édition répondra certainement à bon nombre de vos interrogations.

Publié aux éditions Caractère, le biologiste John Medina, auteur des 12 lois du cerveau chez Leduc, traite ici du développement neurologique chez le poupon dans Comment fonctionne le cerveau de bébé. De l’attachement émotif à l’acquisition des connaissances, l’auteur nous convie à un voyage au cœur du développement de l’enfant. Ayant recours à des anecdotes personnelles et de nombreux exemples, il nous explique comment le bébé absorbe l’information et comment celle-ci se greffe ensuite à sa personnalité. Le biologiste aborde des sujets aussi variés que le stress, l’empathie, la créativité, et la communication verbale et non verbale, tout en s’appuyant sur des données statistiques qui permettront aux parents de situer leur bébé dans son développement et ainsi mieux l’accompagner durant sa croissance.

Avec Le défi d’éduquer, le psychothérapeute Jacques Ross s’adresse autant aux parents qu’aux éducateurs. Privilégiant une approche humaniste, l’auteur propose différentes façons de responsabiliser l’enfant. Comment établir une saine communication ? Comment aider l’enfant à bien se connaître, à se contrôler, lui inculquer des notions d’autodiscipline, de motivations et d’engagement ? Comment gérer les crises ? Ce livre donne aux parents et aux intervenants les outils nécessaires pour mener l’enfant vers sa pleine maturité psychologique.

Dans L’enfant et les écrans, les Éditions de l’Hôpital Sainte-Justine s’attaquent à un phénomène qui touche tous les parents ou presque. Abordant la problématique dans ses manifestations variées (télévision, ordinateur ou jeux vidéos), Sylvie Bourcier, enseignante à l’Université de Montréal, nous parle des impacts sur leur santé ainsi que de l’influence sur leur développement psychologique et relationnel, en plus d’offrir des pistes de solutions pour utiliser ces technologies à bon escient.

Pour terminer cette chronique, nous avons choisi Les ados : Guide de survie pour parents !, dans lequel la Docteure Nadia Gagnier, psychologue, analyse les bouleversements physiques et psychologiques qui surviennent à l’adolescence. Quand l’enfant que nous avons vu grandir ne se ressemble plus, change drastiquement, il faut savoir comment faire face à ses questions, à ses silences et à ses comportements étranges. Non dépourvue d’humour, l’auteure aide le lecteur à faire la part des choses tout en offrant une gamme de réponses concrètes aux petites et aux grandes inquiétudes.

Nous espérons que ce bref survol du genre de titres qu’on retrouve dans notre section « Parentalité » saura répondre aux questions que vous pouvez vous poser, comme à bien d’autres encore !

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Le sommeil, le rêve et l’enfant, Marie Thirion et Marie-Josèphe Challamel, 2011, Albin Michel, 376 p., 9782226217820*
Comment fonctionne le cerveau de bébé, John Medina, 2011, Caractère, 352 p.,  9782896424597*
Le défi d’éduquer, Jacques Ross, 2011, Fides, coll. « Corps et âme », 368 p., 9782762130843*
L’enfant et les écrans, Sylvie Bourcier, 2010, Hôpital Sainte-Justine, 184 p., 9782896192533*
Les ados, guide de survie pour parents !, Nadia Gagnier, 2011, La Presse, 256 p., 9782923681825*

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20 janvier 2012  par Eric Bouchard

Dans la peau des Fauves

L'affiche du président de la 39e édition, Art Spiegelman

On entame le dernier droit de janvier, et c’est le moment de l’année où le fervent lecteur de bandes dessinées trépigne d’impatience à l’idée de découvrir quels seront les albums qui dans quelques jours rafleront les différentes récompenses décernées par le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, inévitable Mecque annuelle du 9e art, qui se tiendra du 26 au 29 janvier 2012.

On se souvient que les prix avaient connu une redéfinition sous le passage à la présidence de Lewis Trondheim en 2007 : alors que le Prix du meilleur album est renommé Fauve d’or, les anciens prix sont écrasés sous une sélection de six albums de tête qualifiés d’« Essentiels », puis de Fauves d’Angoulême, dont un Essentiel révélation. Mais cette manière de faire aura fait long feu : trois ans plus tard, à l’édition 2010, ces cinq autres Fauves recevront différents épithètes à saveur plus ou moins ésotérique qui, bien que ne faisant pas l’unanimité au début, semblent vouloir s’imposer : le Prix Regard sur le monde, attribué à un album traitant de problèmes actuels ; le Prix de l’Audace, censé récompenser un album expérimental ; le Prix Intergénérations, pour un album transcendant les catégories d’âge ; le Prix spécial du jury, à un album « méritant d’être distingué mais ne rentrant dans aucune des autres catégories de prix » (?) ; et le retour du Prix de la Série, qui permet de couronner, d’une part, des œuvres au long cours, d’autre part, la bande dessinée grand public, ce qui en somme est loin d’être une mauvaise chose d’un point de vue politique pour ce festival se faisant souvent taxer d’« élitisme » (alors que les élitistes ont plutôt tendance à la considérer « populaire », mais ceci est un autre débat !)

Cependant, plutôt que de proposer des albums en nomination pour chacune des différents Fauves, le Festival propose depuis 2007 une Sélection officielle d’une cinquantaine de titres (58 cette année), voulue représentative de l’offre éditoriale (comprendre : y représenter une majorité d’éditeurs), où seront puisé les différents gagnants. Maintenant, comme cette manière de faire laisse bien évidemment la place à une vaste spéculation, je vous propose cette année de tenter une approche prédictive pour ces principaux prix, car une brochette d’autres sont remis, notamment les Prix Jeunesse, du Patrimoine et le nouveau Prix Polar.

Prix Regard sur le monde

En regard de la sélection officielle, plusieurs albums de qualité se bousculent dans cette catégorie. C’est notamment le cas du célébré Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle (Delcourt), du tout récemment reçu en librairie Reportages de Joe Sacco (Futuropolis) – qui, rappelons-le, avait remporté ce prix l’an dernier avec Gaza 1956 –, une compilation de travaux journalistiques réalisés pour différentes publications autour du génocide tchétchène, de l’immigration subsaharienne massive dans l’île de Malte, des victimes du système de castes en Inde, etc., ou même d’Une vie dans les marges de Yoshihiro Tatsumi (Cornélius), qui nous propose à travers son autobiographie de pénétrer le contexte de fondation du mouvement gekiga à la fin des années 50, comme l’actualité japonaise de l’époque. Sauf que de trop nombreux lecteurs ont été complètement renversés par l’excellent L’art de voler d’Antonio Altabirra et Kim (Denoël graphic), déchirante aventure biographique d’un paysan idéaliste broyé par le franquisme, à qui devrait échoir le prix.

Prix de l’audace

Pourraient facilement figurer dans cette catégorie Habibi de Craig Thompson (Casterman), dont a abondamment parlé ma collègue Isabelle, ou Pour en finir avec le cinéma de Blutch (Dargaud), promenade esthétique et référentielle dans la culture du 7e art, mais je penche pour ma part vers 3’’ de Marc-Antoine Mathieu (Delcourt), en opposition à ceux qui ont dénoncé sa narration bande dessinée comme étant en inadéquation avec son récit. En effet, sur le site Du9, l’auteur du texte « 3″ et son double » (car le lecteur peut aussi visionner en ligne une version continue de l’expérience de zoom infini de Mathieu) affirme notamment d’une part que les cases intermédiaires entre les scènes principales de ce zoom infini n’apportent rien, mais aussi d’autre part que le visionnement de la version numérique (un bref aperçu ici) se déroule si rapidement qu’on y perd un peu pied, incapable d’assimiler toutes les informations qui défilent sous nos yeux. En même temps, il y souligne avec justesse ce « plaisir du vertige » ressenti à la lecture, qu’il pose comme le réel sujet du livre. Ainsi, en regard de cette « lacune » de la version numérique, dont la vitesse de défilement subie fait perdre pied au lecteur, ne serait-il pas juste de croire que le vertige de ce récit ne puisse être pleinement expérimenté que justement en raison de sa narration bande dessinée, narration régulière (« en gaufrier ») de surcroît, qui permet un équilibre à la lecture de l’audacieuse expérience de Marc-Antoine Mathieu ?

Prix intergénérations

La série Beauté des Kerascoët et d’Hubert (Dupuis) ferait un candidat tout à fait honorable, pour son investissement de l’imaginaire du conte et son traitement rafraîchissant des aplats colorés, mais je lui préférerais la magnifique série Bride stories de Kaoru Mori (Ki-Oon), une pudique histoire d’amour justement intergénérationnelle, pour le souffle de sa portée documentaire, notamment autour des traditions d’artisanat des peuples d’Asie centrale au 18e siècle.

Prix spécial du jury

On voit bien figurer dans cette catégorie aux motivations obscures (deuxième meilleur album ?) Les ignorants d’Étienne Davodeau (Futuropolis), audacieux projet d’« initiation croisée » d’un bédéiste et d’un viticulteur, ou peut-être la captivante biographie post-moderne Le chanteur sans nom d’Arnaud Le Gouefflec et Olivier Balez (Glénat), pour saluer le travail de la collection « 1.000 feuilles », qui amène une salutaire diversité chez l’éditeur grand public grenoblois. Mais nous pourrions parier un billet sur l’élection de Mister Wonderful de Daniel Clowes (Cornélius), pour enfin récompenser en sol européen le travail de cet incontournable auteur américain (et Dieu sait comment son éditeur se désespère année après année de tant d’aveuglement). Et qui sait si le président Art Spiegelman ne poussera pas son compatriote comme prochain Grand prix ?

Prix de la Série

La parution du troisième tome de Servitude d’Eric Bourgier et Fabrice David (Soleil), une série fantasy ambitieuse et de grande qualité (le fait en lui-même est assez rare pour être remarqué), pourrait faire d’elle un excellent choix. Sauf que la parution d’Atsuko, quinzième tome de Jonathan (Le Lombard), serait sans doute l’occasion de récompenser l’immense Cosey pour sa série-culte. Mais comme ce dernier album est un rien tiède, allons-y pour une série-puzzle d’anticipation d’excellente tenue : Alter ego (Dupuis), scénarisée par l’équipe belge composée de Denis Lapière et d’un réalisateur inventif au regard social pertinent, Pierre-Paul Renders (Thomas est amoureux, Comme tout le monde), qui décidément s’intéresse de plus en plus à la bande dessinée…

Prix Révélation

Alors là, ça se bouscule au portillon ! De nombreux nouveaux talents dignes d’intérêt ont éclos cette année, dont Thimoté le Boucher avec Skins party (Manolosanctis), brillant récit choral autour d’une fluorescente descente aux enfers, ou Lars Martinson avec Tonoharu (Lézard noir), et sa singulière approche de faux « roman graphique du 19e siècle » au service d’une fiction sur la figure de l’expatrié incapable d’appréhender son nouvel environnement, en l’occurrence le Japon contemporain et la froideur de ses mœurs.

On pourrait aussi songer à Marine Blandin, avec son surréaliste Fables nautiques (Delcourt), surprenante aventure à la recherche de l’issue d’un labyrinthe en forme de parc aquatique fantasmé, à la jeune Marion Montaigne (Panique organique, La vie des très bêtes) avec Tu mourras moins bête (Ankama), hilarante entreprise de vulgarisation scientifique déconstruisant avec bonheur les approximations véhiculées par les fictions du corpus cinématographique et télévisuel grand public, ou même à Gilles Rochier pour TMLP (6 pieds sous terre), qui en dépit d’une carrière entamée depuis une quinzaine d’années, se révèle cette année avec éclat dans cette chronique bien sentie d’une jeunesse à l’ombre des cités-HLM.

Mais il faut saluer cette année l’excellence de l’Espagnol Pau, qui déboule de nulle part avec un univers animalier diablement maîtrisé. Cette grande aventure canino-viking qu’est La saga d’Atlas et Axis (Ankama) a tout pour séduire le grand public, et pourrait même se tailler une bonne place dans les bibliothèques exigeantes, pas très loin du Bone de Jeff Smith…

Fauve d’or – Meilleur album

Polina (Casterman), l’album de la maturité pour Bastien Vivès, porté par un immense engouement en France, a toutes ses chances. Mais comme vous l’avez lu dans nos tops de l’année, notre préférence globale va définitivement à Portugal de Cyril Pedrosa (Dupuis)… Et la vôtre ?

* * *

Hélas, comme à chaque année, restent quelques albums pas encore distribués au Québec que nous n’avons donc pas eu l’occasion de lire et qui pourraient éventuellement causer la surprise. C’est le cas notamment de Oui mais il ne bat que pour vous d’Isabelle Pralong (L’association), Prix Révélation 2008 avec L’éléphantLe dernier cosmonaute d’Aurélien Maury (Tanibis), une histoire d’amour traitée à la Chris Ware ; Le miroir de Mowgli d’Olivier Shrauwen (Ouvroir Humoir), le plasticien-pasticheur qui nous a donné Mon papa et L’homme qui se laissait pousser la barbe ; et le très attendu Les amateurs de Brecht Evens (Actes sud BD), l’auteur qui s’était mérité le Prix de l’audace 2010 avec Les noceurs.

Hélas encore, comme à chaque année également, on remarque quelques grands absents de la sélection officielle : Lomax : collecteur de folk songs de Franz Duchazeau (Dargaud), Voyage aux îles de la désolation d’Emmanuel Lepage (Futuropolis), La plaine du Kantô de Kazuo Kamimura (Kana) ou encore Le viandier de Polpette de Julien Neel et Olivier Milhaud (Gallimard), etc.

Le Festival d’Angoulême, s’il est le plus important et le plus influent du monde francophone, n’est malheureusement jamais irréprochable, mais chose certaine, il donne du grain à moudre…

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Chroniques de Jérusalem, Guy Delisle, 2011, Delcourt, coll. « Shampoing », 336 p., 9782756025698
Reportages, Joe Sacco, Futuropolis, 194 p., 9782754806695
Une vie dans les marges (2 t.), Yoshihiro Tatsumi, Cornélius, 496 p. ch., 9782360810192
L’art de voler, Antonio Altarriba et Kim, Denoël graphic, 213 p., 9782207109724
Habibi, Craig Thompson, 2011, Casterman, coll. « Écritures », 672 p., 9782203003279
Pour en finir avec le cinéma, Blutch, Dargaud, 80 p., 9782205067026
3’’, Marc-Antoine Mathieu, 2011, Delcourt, 72 p., 9782756025957
Beauté, t.1 : Désirs exaucés, Kerascoët et Hubert, Dupuis, 48 p., 9782800150239
Bride stories (2 t.), Kaoru Mori, Ki-Oon, env. 191 p. ch., 9782355922749
Les ignorants, Étienne Davodeau, Futuropolis, 267 p., 9782754803823
Le chanteur sans nom, Arnaud Le Gouefflec et Olivier Balez, Glénat, coll. « 1.000 feuilles », 116 p., 9782723476997
Mister Wonderful, Daniel Clowes, Cornélius, 80 p., 9782360810130
Servitude (3 t.), Eric Bourgier et Fabrice David, Soleil, 60 p. ch., 9782849464229
Jonathan, t. 15 : Atsuko, Cosey, Le Lombard, 56 p., 9782803630035
Alter ego (6 t.), Denis Lapière et Pierre-Paul Renders, dessin collectif, Dupuis, 60 p. ch., 9782800148786
Skins party, Thimoté le Boucher, Manolosanctis, 108 p., 9782359760170
Tônoharu, Lars Martinson, Lézard noir, 269 p., 9782353480272
Fables nautiques, Marine Blandin, Delcourt, 142 p., 9782756021775
Tu mourras moins bête, t.1 : La science, c’est pas du cinéma !, Marion Montaigne, Ankama, 255 p., 9782359102208
TMLP, Gilles Rochier, 6 pieds sous terre, coll. « Monotrème », 76 p., 9782352120674
La saga d’Atlas et Axis, t.1, Pau, Ankama, coll. « Étincelle », 74 p., 9782359101546
Polina, Bastien Vivès, KSTR, 2011, 206 p., 9782203026131
Portugal, Cyril Pedrosa, Dupuis, coll. « Aire libre », 261 p., 9782800148137


18 janvier 2012  par Anne-Pascale Lizotte

Il était une fois Soulières éditeur

Robert Soulières vit entouré de livres dans une jolie maison qui a tout d’un petit musée. Il nous a ouvert les portes de sa demeure par une belle matinée d’automne. Nous avons eu droit à une visite guidée des lieux, qui accueillent aussi les bureaux de l’éditeur. Que d’émerveillement nous attendait ! Chaque pas devenait découverte, initiant une émotion à peine contenue devant tant de trouvailles ! Nous pénétrions dans une véritable caverne d’Ali Baba ! Les murs étaient tapissés d’œuvres originales d’illustrateurs qui ont un jour ou l’autre uni leur talent à celui d’un auteur publié chez Soulières éditeur. Peintures, esquisses, dessins, bibelots, sculptures se côtoyaient joyeusement dans un festival de couleurs, de styles et de matériaux de tout acabit. C’est toute l’histoire de Soulières éditeur qui se déployaient devant nous. Une riche histoire de complicité et de rencontre entre auteurs et illustrateurs.

Dans le petit monde de l’édition au Québec, peu de noms évoquent autant l’univers de la littérature jeunesse que celui de Robert Soulières. L’aventure ce cette maison, nous dit-on, débuta un certain 16 août 1996, vers 10h38 du matin. (Pour ceux qui connaissent un peu le personnage, vous ne serez pas surpris de retrouver dans cette date de naissance tout l’humour de l’homme !) Il ne s’agissait pas des premiers pas de monsieur Soulières dans l’édition. En effet, avant de fonder sa propre maison d’édition, Soulières fut directeur des éditions, puis vice-président des éditions Pierre Tisseyre, autre nom qui a marqué le monde du livre au Québec.

Dès sa création, Soulières éditeur se donne une ligne éditoriale claire : publier des œuvres de fiction qui donneront le goût de la lecture aux jeunes, pour le reste de leur vie. Pari tenu, alors que la maison souffle ses 15 bougies .

Robert Soulières est un amoureux de la langue, des mots, des calembours et autres jeux de langage. L’éditeur ne cesse de nous surprendre, de nous faire sourire avec des campagnes de promotion particulièrement inventives et originales. Un atout certain dans le succès de cette maison d’édition, qui a choisi de publier des textes de fiction dans trois collections : « Ma petite vache a mal aux pattes » pour les premiers lecteurs, « Chat de gouttière », qui s’adresse aux jeunes de 9 ans et plus, et « Graffiti », qui se destine aux lecteurs de 11 ans et plus. Acteur majeur de l’édition jeunesse au Québec, Robert Soulières est également écrivain. Ses ouvrages pour la jeunesse ont d’ailleurs été maintes fois récompensés.

Afin de souligner le 15e anniversaire de Soulières éditeur, nous vous présentons une partie de la collection d’œuvres de l’éditeur. Du 19 janvier au 5 février 2012, vous pourrez admirer une quarantaine d’œuvres de grands noms de l’illustration, une manière originale de plonger dans l’univers de cet éditeur passionné ! Nous vous invitons aussi au vernissage, qui aura lieu le 19 janvier à 18 h à l’aire libre.

Bonne exposition !

Illustrations de Geneviève Côté (tirée de La chambre vide, de Gilles Tibo) et de Carl Pelletier (« Lire, j’aime chat ! »)


16 janvier 2012  par Maxime Nadeau

Les nouvelles technologies rendent-elles bête ?

Internet rend-il bête ? La question, elle, ne l’est pas. Elle donne son titre au plus récent livre de Nicholas Carr, qui se lance dans une sérieuse réflexion sur l’impact de l’usage des nouveaux médias sur le cerveau. En effet, la plasticité du cerveau provoque la modification de celui-ci selon la façon dont on s’en sert. Si on savait depuis plusieurs années que le cerveau s’adaptait à l’usage qu’en font un aveugle ou un musicien, des récentes études démontreraient que l’utilisation des nouveaux outils électroniques modifie aussi la structure de la pensée humaine. Rien de moins !

Que ce soit par ordinateur, tablette ou téléphone dit « intelligent », le multitâche et l’utilisation simultanée de plusieurs programmes ou applications a grandement augmenté chez les personnes branchées le traitement des signaux visuels et la coordination entre la main et l’œil. En contrepartie, le cerveau perdrait de sa capacité à rester concentré longtemps, habitué qu’il est de demeurer en surface et de passer d’une chose à une autre en un simple clic. Notre mémoire aussi perdrait de son efficacité : avec Internet et les agendas électroniques constamment à portée, elle serait moins sollicitée…

Bref, nous croyions que les iPad et autres Blackberry étaient des extensions de nous-mêmes, et nous constatons que l’inverse s’avère aussi. Pour optimiser la mémoire et l’acquisition de connaissances dans un contexte de nouvelles technologies, il faut lire le saisissant Internet rend-il bête ?, moins polémique et plus scientifique que son titre ne le laisse présager.

Le multitâche, une continuité du zapping ?

Internet, la tablette et le téléphone « intelligent » ne sont probablement pas les seuls responsables de ces « mutations » de notre cerveau. Que dire de la télévision et de sa télécommande ? Il y a quelques années, le comédien JiCi Lauzon a étudié pour son mémoire de maîtrise en communication le phénomène du zapping sur les comportements, et ses conclusions surprennent. Un peu comme le multitâche, le zapping nuirait à la concentration et à la mémoire : en suivant plusieurs émissions à la fois, le spectateur ne retiendrait presque rien de chacune. « Le problème, c’est qu’en essayant de ne rien manquer, on manque tout ». De l’autre côté, la crainte des diffuseurs de perdre le téléspectateur, qui est à une seule pression du doigt de passer à une autre chaîne, modifie le contenu de la programmation et des publicités : pas question d’ennuyer le public une seconde ! De là le besoin des discours punchés et spectaculaires pour garder le téléspectateur sur sa chaîne, au détriment de l’approfondissement d’une pensée plus nuancée. Le traitement médiatique de la période des questions de l’Assemblée nationale et de la Chambre des communes, par exemple…

Et la littérature dans tout ça ?

Tout cela a-t-il des répercussions sur la littérature et son enseignement ? Sur la lecture et les lecteurs ? Privilégie-t-on des livres plus courts ? Des nouvelles plutôt que le roman ? La littérature résisterait-elle plutôt aux effets sur le cerveau des nouvelles technologies ? La façon de raconter des histoires aurait-elle changé ? Les digressions dans un récit proviennent-elles d’une nouvelle façon de penser, équivalent-elles à une forme littéraire de zapping ? Sont-elles plus nombreuses qu’avant ? Se concentre-t-on aussi bien à lire un livre électronique qu’un livre papier ?

Faites-nous part de vos réflexions : le Délivré veut vous lire !

Dans deux semaines, nous aborderons la question de Twitter et de la twittérature. N’hésitez pas à nous écrire sur ce sujet d’ici là !

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Internet rend-il bête ?, Nicholas Carr, 2011, Robert Laffont, 312 p., 9782221124437.



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